Une servante demande justice

Quoi de plus banal au 17e siècle qu’une servante succombant aux avances de son employeur ? Encore à notre époque moderne, les médias relatent régulièrement ce genre d’abus. Souhaitons que, la parole se libérant, ces messieurs seront plus respectueux.

Mais revenons à notre propos.

Nous sommes en 1649.

A cette époque, tous les biens sont transmis à l’ainé de la famille. A charge pour l’héritier universel de subvenir aux besoins de ses frères et de verser la dot nécessaire pour marier ses sœurs. Hélas, la pauvreté ne permettait pas toujours cette solution idéale. Les frères étaient parfois condamnés à s’exiler en basse Provence où ils s’employaient comme journalier ou devenaient colporteurs. Dans les familles plus aisées, certains choisissaient la prêtrise. Les sœurs, elles, étaient souvent placées comme servantes.

Ce fut le cas de Jeanne DERBES. Après le décès de son père Claude, elle n’eût probablement pas d’autre choix.

Le 17 juin 1649, le notaire Louis HONORAT rédige dans son registre une transaction entre André GISLE feu Jacques et Jeanne DERBES. Devant eux sont présents les défenseurs et les consuls du lieu pour statuer sur le fait que Jeanne a été « engrossée » par André GISLE.

Dans sa déposition, Jeanne a déclaré s’être laissée « débauchée sous la persuasion et les belles paroles d’André » et s’est contentée de cohabiter avec lui, « des œuvres duquel elle s’est trouvée enceinte ».

Elle précise « n’avoir jamais eu de copulation charnelle avec un autre que lui ».

Les consuls ont considéré que la déposition de Jeanne « contenait vérité » et l’ont mise sous la tutelle de Jeanne NICOLINE.

Heureusement pour elle car les consuls n’étant pas certains que cette cause relève de leur juridiction saisissent les juges de Barcelonnette mais c’est finalement ceux de Méolans qui jugent.

Ces allers-retours du dossier prennent du temps et on apprend que Jeanne a accouché la veille d’une petite fille « laquelle se porte bien grâce à dieu et n’a besoin que d’être régénérée par le St Sacrement de Baptême et d’être nourrie et allaitée pendant son bas âge « .

Les juges et leur secrétaire se réunissent en tant qu’arbitres. Un accord pacifique est donc trouvé entre les deux parties et André GISLE, bien qu’il proteste, mais « porté plutôt par charité que par obligation pour nourrir, entretenir et alimenter ladite fille durant l’espace d’un an et demi, tant du lait de sa mamelle qu’autrement » il sera tenu de lui verser la somme de 45 écus ainsi que les gages de Jeanne NOCOLINE.

Qu’est-il advenu de Jeanne ?

Il semble qu’elle ait quitté le village. On retrouve sa trace dans un acte du 8 avril 1652 dans lequel elle donne quittance à André GISLE pour les 45 écus et quelques jours plus tard, le 25 avril 1652, elle conclue un contrat de mariage à Barcelonnette avec Louis RICHAUD feu Guillem originaire d’Enchastrayes.

Dans cet acte, on découvre le nom de sa mère, Esprite DERBES, toujours vivante.

On ne saura rien d’autre sur la famille de Jeanne ni sur sa fille dont on n’a même pas le prénom.

A-t-elle vécu ? Le contrat de mariage n’en fait pas état.

On retiendra que Jeanne, peut-être avec le soutien de sa mère, eu le courage de demander justice devant les consuls et obtint ainsi un dédommagement pour nourrir sa fille. Sa démarche eut aussi pour conséquence de pouvoir envisager sereinement le baptême de sa fille.

Tous ces petits détails semblent tout de même indiquer que Jeanne a su convaincre les juges de sa bonne foi.    

Roland

Sources : Archives départementales des Alpes de haute Provence

Dessin de Rembrandt : Jeune femme assise tenant son enfant sur ses genoux – Musée du Louvre

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