Une femme remarquable

  Marie Philomène Garnier est née à Serennes, commune de St Paul, le 20 mai 1851, de Pierre Garnier et de Madeleine Audiffred. Son père est instituteur, après plusieurs postes dans le département il est nommé aux Clarionds de 1873 à 1877, puis à Serennes. Elle fait ses études supérieures à Digne où il y a un Cours Normal d’Institutrices géré par la Congrégation des sœurs de la Doctrine Chrétienne.

 

En 1872, elle est « Élève-Maîtresse, Boursière de l’État » au Cours Normal Primaire de Digne ; la valeur de la bourse est de 200 Fr. (Cf. la loi Guizot en 1833 imposant aux municipalités la création d’écoles dans les villages et des Écoles Normales pour former les instituteurs). Philomène obtient le « Brevet de Capacité du Second Ordre » le 23 Juillet 1873 devant une commission d’examen siégeant à Digne.  

 

 

 

Ce Brevet d’enseignement des filles est signé du Recteur de l’Académie d’Aix, il comprend les disciplines suivantes : « L’Instruction morale et religieuse, la Lecture, l’Écriture, les Éléments de la langue française, le Calcul, le Système légal des Poids et Mesures, l’Histoire de France, la Géographie de la France, les Travaux à l’Aiguille ».

       

 

 

 

Elle se marie en 1877 à Méolans, elle est alors institutrice aux Thuiles ; à ce moment-là son père enseigne aux Clarionds, on peut imaginer que c’est là qu’elle a connu Jean Joseph Ollivier son époux, né en 1841, propriétaire et cultivateur aux Clarionds. Elle est nommée institutrice adjointe aux Clarionds par un arrêté préfectoral du 25 juillet 1877 pour un traitement de 650 Fr. La salle de classe est louée par la municipalité pour 70 Fr. dans le rez de chaussée de la maison de Jean Joseph Ollivier, son mari, homme affable aux mœurs exemplaires ; il est conseiller municipal dès 1871, et fait partie de la confrérie des Pénitents Blancs dont il a été recteur.

 

        

 

Philomène demande par une lettre adressée à l’Inspecteur d’Académie l’autorisation de changer le livre de lecture que les élèves du Cours supérieur utilisent depuis déjà 5 ans. Elle propose le livre de lecture de Chaumont édité en 1877 ; la somme dont elle dispose étant insuffisante, l’Inspecteur lui propose de demander une participation aux parents. Elle a un grand souci de son enseignement ; et comment fait-elle pour se tenir au courant des nouvelles parutions ? Au moment de l’incendie des Clarionds en 1883, il y avait 25 élèves. L’école est alors transférée à Peynier. Les locaux loués à des particuliers manquent d’entretien ; Philomène écrit au ministère pour demander du mobilier. Et plus tard un dossier pour demander la construction d’une école aux Clarionds n’aboutira jamais (trop cher pour la municipalité). Elle apprend à lire et à écrire aux adultes, le soir après l’école, pour cela elle touche une rémunération. Les municipalités tenaient à ces cours du soir.

En 1907, la croix qu’elle maintenait suspendue à un mur de la classe lui vaut des remontrances de l’inspecteur. Dans un bulletin d’inspection du 8 mai 1907, on peut lire ceci : « local scolaire : assez bien, éclairage laissant à désirer, le logement est propriété personnelle de la maîtresse, la classe est ornée, le mobilier scolaire est insuffisant, le matériel d’enseignement est suffisant mais vieux ». La bibliothèque comprend une quarantaine de volumes, le Musée est rudimentaire. « Bien » pour les archives et le registre. Dans les appréciations c’est le « Bien » qui domine et l’appréciation générale est : « L’enseignement est donné de façon intelligente. Les élèves sont stimulés au travail. Les résultats sont satisfaisants. »

Conclusion : « Madame Ollivier est une maîtresse consciencieuse, dévouée, estimée de tous et vraiment digne de l’être ». Dans sa classe il y a 9 garçons et 8 filles pour 70 habitants aux Clarionds., ce jour-là (nous sommes au mois de mai) seulement 3 garçons et 3 filles.

        

Jean Joseph et Philomène ont eu 11 enfants de 1878 à 1895 dont 2 morts en bas âge.

Une rare photo de famille, prise avant la naissance de la petite dernière.

La question que je me pose : comment a-t-elle pu concilier son travail de classe, l’éducation de ses enfants et les travaux de la campagne ? Sur son portrait et sur la photo de famille elle donne l’image d’une femme forte, sévère, autoritaire ; on ne peut que l’admirer. C’est une femme très économe qui place son argent à la banque,  achète des obligations, des emprunts russes. Elle reçoit aussi de l’argent du Mexique, notamment de sa fille Blanche Tron. Tout cela sera partagé équitablement entre tous les enfants. Elle donne une somme de 1000 Fr à ses 2 garçons, Louis et Jean, qui partent au Mexique au cas où ils soient obligés de revenir en France. C’est une avance sur leur héritage. Mais Jean Joseph décède brutalement à l’âge de 66 ans le 1er octobre 1907. Quatre de leurs enfants ne sont pas majeurs ; elle en devient la tutrice avec son fils Sébastien déjà curé à Costebelle. Elle souhaite aller en pèlerinage à Lourdes pour demander la guérison de ses douleurs. Elle prend sa retraite en 1911 ; en 1922 elle décède à La Bégude (Valbonne) chez sa fille Blanche après une fracture du col du fémur. Le partage des biens a lieu en 1923. Chacun hérita d’une coquette somme d’argent et des obligations déposées à la banque de Barcelonnette.

         Que deviennent leurs nombreux enfants?

          L’aîné des garçons, Olivier (1879), mon grand-père, hérite de la propriété paternelle d’environ 30 hectares qu’il revend en 1923 presque en totalité à Emile Collomb, puis achète, après quelques années passées à La Bégude une propriété aux Sièyes (Digne) et meurt chez sa fille Rose, ma mère en 1963. Un fils Jean (pas d’enfant) devient Inspecteur de l’Education Nationale.

        

A Jausiers, de gauche à droite Louis, Olivier et leur sœur Jeanne, Camille Tron et Ilou sa femme, nièce des précédents. 

Deux garçons partent au Mexique au début des années 1900, Louis et Jean Marcellin. Tous 2 fondent une famille. Jean meurt jeune au cours d’un séjour en France et ses 3 garçons retournent vivre au Mexique avec leur mère. Louis revient plusieurs fois en France avec sa famille. Ils ont tous les 2 une nombreuse descendance où le nom Ollivier existe toujours.

         Trois filles deviennent institutrices : Marie (1878) l’aînée, épouse son oncle Eugène Garnier en 1900 et part au Mexique ; Ils reviennent en France car Eugène est malade et décède en 1913, elle redevient institutrice pour élever ses 5 enfants (à l’Abbaye, à St Barthélémy et à Seyne).

Blanche enseigne à l’Abbaye en 1908, elle épouse Aimé Tron du Chastel et part au Mexique. Ils, n’ont pas d’enfant et achètent une grande propriété à La Bégude (Valbonne), qui devient en 1961 un terrain de Golf. Elle meurt en 1926. 

Berthe épouse en 1919 Joseph Fortoul de Lans (Jausiers). Ils ont 3 garçons ; veuve jeune elle reprend son métier d’institutrice mais meurt en 1936. L’aîné Jean-Rémy reste à la campagne, devient Maire de Jausiers et président du SIVOM ; Il est d’une grande érudition concernant la Vallée de L’Ubaye. Les 2 autres garçons partent au Mexique et ils ont, notamment Rémy, (11 enfants) une nombreuse descendance.

         Les 2 autres filles Félicie et Jeanne (la dernière-née en 1895) épousent des cultivateurs : Félicie aux Bonnabeaux (Vincent Gilly). Elle meurt en 1913, son fils Marien est tué par les Allemands en 1944, il a 2 enfants et des petits enfants. Jeanne épouse Jean Baptiste Chaix de Lans. 3 enfants dont une fille Claire institutrice aux Clarionds après le guerre. Elle meurt en 1964.

         Et le 3ème de la fratrie Sébastien né en 1881, est sauvé de justesse pendant l’incendie des Clarionds en 1883. Il devient docteur en Droit Canon, enseigne au Grand séminaire de Digne, Chanoine titulaire de la Cathédrale de Digne. Ses dernières années il est Aumônier à l’Hôpital où il meurt en 1954.

         On ne peut qu’admirer cette femme qui a dû avoir un potentiel de travail énorme et une grande conscience professionnelle : en tant qu’enseignante elle se pose des questions sur la pédagogie et demande à changer le livre de lecture.   Elle est aussi mère d’une famille où les naissances sont rapprochées (parfois un par an) avec la perte de deux bébés, enfin elle est épouse de cultivateur dans un environnement montagnard au climat rude en hiver et avec des étés demandant de pénibles travaux des champs. Et quand elle perd son mari elle sait faire face et permet à ses enfants sans doute les plus doués de continuer leurs études, notamment les filles. Les garçons peuvent partir au Mexique retrouver ceux qui se sont exilés avant eux, un seul devient prêtre. Après elle, suivra une longue lignée d’enseignants, certains au haut de la hiérarchie.                                                                                                               

Le testament manuscrit de Philomène, empli d’espérance pour le devenir de la famille qu’elle a fondée et éduquée.

Mireille R

Photos: collection privée famille Reynaud

 

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