Un appétit de libération

Pendant l’automne et l’hiver 1943-1944, un groupe de résistants a été accueilli et logé dans le presbytère de l’Abbaye au Laverq. Il était constitué à l’origine par un petit groupe de 5 personnes : une famille juive qui animait un réseau de résistance à Nice. Elle était formée de Jean Lippmann, le père, de ses trois enfants Jacques, Claude et Eva et de son neveu Georges Abraham. Repérée par les Allemands, la famille avait fui la Côte, remonté la vallée du Verdon, traversé la crête de Sestrières et trouvé un abri au Laverq pour continuer en relation avec l’ORA (Organisation de la Résistance de l’Armée) à Barcelonnette. D’autres résistants sont venus peu à peu renforcer cette petite équipe, qui comprendra plusieurs dizaines de combattants au printemps.

 

Jean en était le chef incontesté du groupe. Tout le monde l’appelait donc le « Gouverneur ».

Se préparer au combat, organiser la Résistance, c’était sérieux. Mais cela ouvrait l’appétit ! Jean avait d’ailleurs inscrit sur le manteau de la cheminée du presbytère « Il faut manger pour vivre, et non vivre pour manger », en l’honneur de Molière et d’Harpagon, son célèbre Avare.

 

Les archives familiales ont livré trois menus de fêtes, qui nous révèlent que le petit groupe gardait le moral et trouvait dans la vallée un secours bienvenu.

Le premier menu est daté du 11 novembre 1943, date de l’armistice de 1918 et de la victoire sur les « boches » comme on disait alors. Une victoire à commémorer ! Personne n’allait mourir de faim ce jour-là.

D’où sortait le jambon d’York, qui en constituait le premier plat, mystère ! Mais le lièvre avait du être tiré dans les bois. Le reste du repas est très politique: la tarte de Kiev célèbre l’avancée des soviétiques qui ont battu les Allemands en Février 1943 à Stalingrad; celle des quadrimoteurs en dit long sur l’espoir mis dans la RAF anglaise et la crème de l’Armistice salue cet anniversaire historique.

Rastron, pour ceux qui ne le savent pas, était le nom du chat…Et la pipe est de rigueur à la fin pour faire passer tout ça.

Un hôte de marque était convié au banquet, qu’en en juge ! En effet, ce menu est rédigé sur une carte postale, censée être adressée à « Nous, Laverq » par rien moins que le grand Winston Churchill !

Une plaisanterie ? L’écart est comique en effet entre les petits « nous au Laverq » et le grand chef de guerre lointain. L’inversion expéditeur/destinataire ne l’est pas moins, puisque c’est le Premier Ministre anglais qui invite les Résistants. On peut se demander d’ailleurs pourquoi lui, plutôt que Roosevelt, ou surtout De Gaulle. Et-ce que cela traduirait une méfiance des résistants lavergans envers le Général ?

En fait plus simplement, la Résistance en l’Ubaye avait le contact avec Londres via le SOE (Spécial Operations Executive) et pouvait espérer de la part des Anglais un parachutage au moment opportun dans la petite vallée du Laverq. En effet, dès juin 1943 une coordination avait été mise en place entre d’une part, le réseau Jockey actif à Digne sous la responsabilité de Francis Cammaerts, dit Roger, assisté de son radio Deschamp, dit  Albert Floiras et, d’autre part les MUR et l’ORA de la vallée de l’Ubaye. Jean, lui même, est responsable d’une « trentaine ».

Dans un tel contexte, il était bien normal que Churchill s’invite au festin. On ne sait pas s’il a pu venir, le secret est resté bien gardé…

 

Le 24 novembre, c’est l’anniversaire du Gouverneur, désigné pour l’occasion Capitaine Gouverneur du Laverq. A tout seigneur, tout honneur !

Le lièvre est toujours au menu, en pâté et en civet. Les bois et les prés en regorgent semble-t-il, en particulier autour des Sartres. C’est peut-être Maurice et Fernand Roux des Taroux, devenus les familiers du groupe et bons tireurs qui l’ont fourni.

On sent que la famille a pris ses marques dans la vallée, avec les nouilles de l’Abbaye et les deux coqs des Taroux, cadeau généreux de la famille Roux. On note aussi la laitue de Saint Barthélémy, où les maquisards surveillaient le téléphone, et la brioche de la Fresquière, dont le boulanger alimentait le maquis une fois par semaine.

Pour le reste, le mystère persiste : d’où venait le roquefort, denrée rare alors ? La crème de marrons et la corbeille de fruits ?  Ceci est un appel à témoignage !

Vin blanc, café et pousse café… la compagnie a dû sortir un peu éméchée.

 

 

 

 

 

 

 

Le jour de l’An 1944 fut évidemment fêté dignement. Pensez donc: 1944 allait être l’année de la victoire et de la déchéance du fascisme ! Ils y croyaient ferme et l’histoire leur a donné raison. Ce début janvier était au coeur d’un hiver rigoureux, avec beaucoup de neige. Il fallait aussi se donner du courage.

Les résistants n’ont donc pas rechigné à mettre les petits plats dans les grands. A l’exception des crudités, dont on ne voit pas bien d’où elles proviennent en plein hiver, c’est la vallée qui a fourni l’essentiel du repas, foie de volailles, poulets rôtis et pommes.

Pour le Nègre en chemise, il fallait du chocolat, du café, du beurre, des œufs et du sucre, denrées pas trop difficiles à trouver alors en Ubaye ?

On peut penser que c’est la jeune Eva qui a mis son tablier de cuisinière pour l’occasion. A Nice, on lui avait appris à faire les raviolis !

Voilà de quoi dresser un tableau sympathique de ce petit groupe réfugié au Laverq. Des bons vivants, pleins d’humour. Tous les repas n’avaient certainement pas cette abondance, mais ils savaient fêter les dates importantes.

Cela ne les a pas empêchés de combattre les Allemands quand ce fut nécessaire, de les repousser victorieusement au Pas de la Tour le 6 juin 1944 et de participer à la libération de l’Ubaye, puis des vallées du Verdon et du Var pendant l’été. Jean n’aura pas pu malheureusement savourer la Victoire et la déchéance du fascisme puisqu’il fut capturé lors d’une réunion des chefs de la résistance locale et fusillé à Prads, dans la haute vallée de la Bléone le 30 juillet 1944.

Mireille Provansal
Petite fille de Jean Lippmann
Professeur à l’Université d’Aix/Marseille

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