Temps de guerre

 Les canons, affûts, poudre et balles en grande quantité sur des mulets ont passé icy…C’était le 21 aout 1742.

 L’Infant d’Espagne Don Philippe a campé au Lauzet avec son armée, puis à Faucon. Le 25 aout 1742 il est parti sur Guillestre. Le front de la guerre de succession d’Autriche va s’étendre au Piémont. Le Duc de Savoie, Roi de Sardaigne a changé d’alliance, il est désormais l’ennemi Austro-Sarde aux frontières si proches, la vallée de l’Ubaye est en état d’alerte. Don Philippe, gendre de Louis XV, avance à la tête d’une armée franco-espagnole de plusieurs milliers d’hommes. Il faut alimenter et ravitailler cette immense troupe. Cette fois ci les Ubayens ne seront pas pillés, incendiés et dévastés, mais tellement mis à contribution et réquisitionnés que le bilan de cette période pèsera encore sur toutes les communautés en 1789.

Carte dressée en 1743 pour Don Philippe, la frontière est en pointillé. ( Bibliothèque de Cessole, Nice)

Dès 1742 paille, foin et avoine sont réquisitionnés pour alimenter les mules et les chevaux de troupe. Jean CLARIOND fu Jacques et Joseph CLARIOND fils de Joseph, muletiers de Godeissard, sont chargés du transport jusqu’au Lauzet. Le conseil de communauté délibère sur les états de fournitures et frais de transport dressés par Sébastien MARTELLY et Jean DERBEZ fu Honoré. Il faut les indemniser alors que « d’autres restent à dormir chez eux bien tranquillement ». En fait on est encore confiant, le Roi va rembourser tout cela, à Barcelonnette il y a un « entrepreneur général des vivres » qui compte les dépenses de l’armée. Des « magasins » pour entreposer les stocks sont aménagés : au Lauzet, à Barcelonnette où on construit en dur dans les jardins de la famille DE BOLOGNE, à Allos, où la quantité de foin accumulée provoquera l’incendie général du village en 1747. Les réquisitions vont durer six ans, jusqu’à la paix, fin 1748. Le travail des muletiers ne suffit plus, il faut des « voitures » et même des « conducteurs intelligents ». François AMAVET feu Claude, du Martinet, et Antoine GISLE fils de François, des Bonnabaux à coté de Saint Barthélémy, sont chargés des transports, on réquisitionne aussi la mule de Jean ESMIEU fu Joseph. En 1747 les belligérants s’affrontent en Italie mais aussi en Provence, il faut livrer à Seyne, puis Digne et Castellane, fournir plus de mules, une quinzaine de bêtes. Dans d’autres communautés toute la population sera obligée de participer aux portages. Les corvées d’entretien du chemin royal se multiplient.

Le trésorier de la communauté, Joseph AMAVET fils d’Antoine a bien du souci avec les finances toujours problématiques : on finit par implorer un délai de 20 ans pour payer les impôts royaux. De plus l’intendant de Provence a demandé la vérification des dettes de toutes les communautés, il faut produire tous les titres de créances, mais ils sont difficiles à réunir car très anciens pour la plupart et dispersés, car il n’y a pas de maison commune. Si les comptes ne sont pas produits, les consuls seront emprisonnés. 

Le sergent Claude RICHAUD ne manque pas de travail pour annoncer les réunions publiques ou diffuser les édits royaux et les ordres du préfet. Le maçon François MARTELLY doit faire à moindre coût les réparations essentielles de l’église Saint Julien et Raphaël BOUREL feu Pierre s’occuper au mieux de la fontaine de Méolans qui se bouche…

La troupe a besoin aussi de blé et de seigle, en grains ou farine, pour le pain. Les pénuries pour la population vont commencer car Barcelonnette devient ville de garnison, à l’arrière des combats. S’ajoutent des récoltes gelées, la situation est partout critique.  Il faut du bois pour cuire le pain, et des planches pour les ponts et les redoutes, on en portera de Méolans aux Gleizolles, à Saint Paul sur Ubaye. Les forêts en garderont la cicatrice. Les soldats sont traités en fonction de leur place dans la hiérarchie, il faut assurer le « logement des gens de guerre », les gradés sont répartis chez les habitants.

L’archevêque d’Embrun ne manque pas le passage de Don Philippe et vient lui rendre visite en passant par Méolans et Revel, où il va passer la nuit à Maison Blanche, sans doute chez le notaire Maurin. Le prélat reviendra encore à Méolans l’année d’après. Grosse dépense de poudre pour la jeunesse qui va au-devant de lui pour un accueil pétaradant comme de coutume, et bien sûr repas onéreux pour sa suite. L’archevêque a dû être ébloui, non par les jeunes de Méolans mais plutôt par Don Philippe ; cet arrière-petit-fils de Louis XIV, fils du roi d’Espagne, faisait la guerre comme un roi, en dentelles, accompagné de courtisans, installant ses tentes luxueuses non pas en rase campagne mais à proximité des maisons bourgeoises, même s’il fallait raser un verger pour lui faire de la place. Il avait amené avec lui ses chiens de chasse, une cinquantaine, pour se procurer des loisirs !

Si au début du conflit les espagnols achetaient des denrées de luxe avec de belles pièces d’or, cela n’a pas duré longtemps… Quant aux fournitures faites à l’armée française, les communautés de l’Ubaye recevront un acompte en 1751 de 18 000 livres, sur un total dû de 370 000.  Par un édit de Louis XVI en 1784 le prix définitif des fournitures sera ramené à 180 000 livres payables en annuités de 10 000 livres à retenir en déduction des impôts royaux, et à affecter à l’entretien des chemins. Dans les cahiers de doléance de Revel en 1789, on les réclame encore. Un long déclin économique s’amorce et sera irréversible.

Mais la plus grande crainte de tous est l’enrôlement des hommes. La vallée devenue française en 1713 était exemptée de milice, les jeunes hommes ne quittaient pas leur village, après une formation de base ils restaient à disposition pour garder la frontière. On apprend dans toutes les communautés que le commandant de la vallée Monsieur De Rignac veut pourtant lever une milice de 30 000 hommes, c’est la consternation ! Au conseil on parle de se défendre contre « une incursion des Vaudois ». Ce vieux terme datant des guerres de religion resurgit pour désigner le voisin devenu ennemi ! Le conseil forme un jury de 6 hommes qui fera la liste des hommes susceptibles d’être recrutés. Heureusement il y a contrordre et un seul milicien seulement par an sera tiré au sort pour partir 6 ans. Le sergent Richaud convoque les jeunes pour la toise. Jean Louis Martel partira, avec 315 livres de la part des autres. L’année suivante, pour se faire remplacer, Estienne CLARIOND fils de Joseph promet 200 livres à un jeune originaire de Champagne, il voudrait bien le payer dans 6 ans avec intérêts à 2,5% l’an, mais finalement il doit verser les 200 livres de suite avant son départ avec le régiment de Brie, les militaires y veillent bien.

 

La France ne va pas perdre la guerre, mais de cette période est restée l’expression « travailler pour le Roi de Prusse ». Don Philippe a occupé Chambéry pendant 6 ans, mais n’a pas pu devenir roi, seulement Duc de Parme. Sa sœur a épousé le Duc de Savoie, elle est donc devenue reine, chez les voisins à nouveau amis… 

Pour en savoir plus il y a les livres d’Histoire, où l’on trouvera le récit des batailles, les plus meurtrières de l’histoire militaire des Alpes, et les faits d’arme : du Prince De Conti, du futur Maréchal Duc de Mirepoix, du Chevalier de Belle Isle… tous trois passés par l’Ubaye, mais pour l’histoire de nos aïeux il y a les délibérations du conseil, en ligne sur le site.

« Au récit continu des batailles, des traités, des intrigues, à l’histoire trépidante des héros devrait succéder l’histoire des inconnus de la terre, par qui se fait aussi l’Histoire. » Fernand Braudel, historien.

 

Acte de décès d’un capitaine espagnol, d’Andalousie, inhumé avec les honneurs chez les frères dominicains à Barcelonnette le 21 septembre 1742. Les soldats de troupe, appelés « mignons d’Espagne » avait droit eux aussi à une cérémonie religieuse en cas de décès. Un soldat français venant d’Uzes,  mourant en 1747 abjure « l’hérésie »: « la prétendue religion calviniste » dans laquelle il a été élevé et peut ainsi reposer au cimetière. (AD 04 actes paroissiaux Barcelonnette vues 190 et 239 /610).  

Marie Christine

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