Repos éternel au Laverq

Pendant des siècles on a voulu être inhumé au plus près de Dieu, et donc au plus près de l’église. Les cimetières jouxtaient les édifices religieux, même au cœur des villages. Quelques familles avaient le privilège d’enterrer leurs morts à l’intérieur de l’église paroissiale, emplacements très convoités, qui n’étaient pas réservés uniquement aux nobles et aux ecclésiastiques. Beaucoup d’églises avaient un sol pavé de grandes dalles de pierre qui couvraient tombes et caveaux, mais on pouvait aussi inhumer à même un sol en terre battue. Cette pratique a perduré pendant des siècles jusqu’à ce que l’on prenne conscience des problèmes que cela pouvait causer. Elle comportait toutefois de sérieux avantages pour les obsèques hivernales dans les villages en altitude. En 1697 l’évêque en visite à Castellane fait une remontrance sur la nef de l’église en terre battue « d’une inégalité choquante » et ordonne la construction de caveaux à l’intérieur, et d’un cimetière à l’extérieur. Les évêques ont d’abord donné des conseils, puis des injonctions, et finalement un édit du roi a définitivement interdit la coutume en 1776. Au 19ème siècle la plupart des cimetières, et leurs occupants, sont déplacés à l’écart des habitations.

cimetière actuel de l’Abbaye

Le Laverq ne fait pas exception : l’église paroissiale St Antoine a été la dernière demeure de nombreux paroissiens. Les actes paroissiaux en témoignent, les testaments aussi, car les testateurs organisent et fixent le coût de leurs obsèques. Ainsi un détail dans un document peut constituer un renseignement utile pour compléter l’histoire de nos édifices religieux, ou nous faire connaître une coutume de l’époque.

 Les hommes veulent être ensevelis « au vars et tombe de mes antécesseurs », les femmes peuvent choisir « au vars et tombe de mon  mari ». Le vars c’est le caveau, ou tombeau, et le lieu de celui-ci est précisé.

Un des plus anciens testaments des registres du notaire HONORAT qui nous sont connus date de 1643 : Magdeleine REYNAUD veuve d’Antoine HERMELIN veut être inhumée dans l’église paroissiale Saint Antoine, au vars de ses antécesseurs, et assistée de deux prêtres, celui du Laverq et celui de Méolans. Il y avait donc une église desservie par le clergé séculier en 1643. Sébastiane REYNAUD en 1676 choisit le vars de son mari Antoine REYNAUD…et oui, les Reinaud et « Reinaudes » seront nombreux à reposer dans l’édifice, mais ils n’y seront pas les seuls… On lit dans le testament de 1732 d’Honorade REYNAUD veuve de Joseph REYNAUD qu’elle lègue 3 livres à l’église à condition d’y être enterrée, mais «  que pour l’agrandissement de l’église, le vars de son mari a été comblé dans l’enceinte de la dite église »… En effet l’église a vieilli au fil des générations et nécessité des travaux coûteux décidés dans les années 1730.

En 1735 le conseil de paroisse du Laverq estime qu’il faut faire payer ce qui est dû par les héritiers de ceux qui ont été ensevelis dans l’église, suivant la note qui sera faite par le curé, et employer cet argent pour les réparations de l’église. Les héritiers auraient- ils du retard dans le versement des legs ordonnancés par les testateurs ? Ou est-ce qu’il y avait une redevance ?

 

L’église St Antoine restaurée en 2015

Mais ce n’est pas tout le monde qui convoite une place au plus près du chœur de l’église. En 1734, Pierre GILLY curé du Laverq demande à être inhumé à la porte du cimetière du Laverq. Il y a peut être là une raison particulière. En effet, le docteur Martin-Charpenel, qui avait étudié les us et coutumes de l’Ubaye, a relevé que certains se faisaient enterrer à la porte de l’église paroissiale « ne voulant pas être enseveli au-dedans de l’église, par un religieux respect et vénération deue au lieu saint ». Un acte paroissial de Barcelonnette illustre parfaitement ce cas : le 18 février 1759 le notaire royal de La Frache à Saint Pons, Maître Hyacinthe AUBERT est « enseveli dans l’église paroissiale tout auprès du seuil de la porte qui donne vers le midi, n’ayant pu faire creuser la fosse au dehors du seuil de la même porte à cause de la glace qui couvroit la terre pour inhumer son cadavre, ainsi que c’était sa dernière volonté ».  Difficile donc de satisfaire toutes les dernières volontés de chacun, mais on les respectait.

Dans tous les villages, l’usage des cimetières a mis beaucoup de temps à se généraliser. Il faut dire que les cimetières n’étaient pas considérés et respectés comme des lieux saints, malgré les recommandations des évêques. Ils n’étaient pas ornés : pas de croix, plaques ou statues avant le 19ème siècle. Souvent ces « champs funèbres » étaient  traversés ou fréquentés comme un lieu public ordinaire, pour les activités de tous les jours. L’évêque d’Embrun avait même dû ordonner de construire un mur pour clôturer le « cimetière des étrangers » à Revel.

 

à la porte de l’église en 2015

sources: la vie en haute Provence de 1600 à 1850. Raymond Collier

Miettes d’histoire anecdotique, Dr G. Martin-Charpenel  dans Bulletin Société Scientifique Littéraire des Basses Alpes(1938/1939) 

AD04 Barcelonnette 1M15/0074 et Méolans série 2E

Marie-Christine

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