Quand on chassait la marmotte

Deux jeunes fils de Laurent TRON et Marie Rose HERMELIN du hameau du Chastel sont morts accidentellement en 1875. « Un dimanche matin, ils allèrent à la chasse aux marmottes sous Petite Séolane, creusèrent pour atteindre le terrier et furent écrasés par un rocher. Des bergers firent appeler des hommes pendant la messe, et dans l’après-midi nous les vîmes descendre les corps dans des draps ensanglantés ». C’est le souvenir qu’en gardera l’Abbé Collomb alors âgé de 7 ans …

Il s’agit du jeune Adolphe Napoléon TRON « cultivateur » âgé de 19 ans et de son frère Joseph Emile TRON « berger », âgé de 14 ans. Ils sont déclarés décédés chez leurs parents le mercredi soir 4 aout 1875 et le jeudi matin 5 aout pour le plus jeune.

Le souvenir de l’accident, écrit de longues années plus tard, vers 1946, n’est peut-être pas tout à fait exact quant au déroulement des faits, mais il est certain que la chasse aux marmottes n’était pas sans danger, chaque vallée a connu des drames.

A toute époque, et jusqu’au 20ème siècle les montagnards ont chassé la marmotte, pour sa viande, sa graisse et sa fourrure, même lorsque cette activité est devenue du « braconnage », très surveillé et punissable. Pièges et fusils n’étaient pas les plus utilisés, en général on allait « chaver la marmotte » (prononcez tchaver).

 

En fait on allait déterrer des marmottes dans leur terrier. Le plus souvent cela se faisait à l’automne ou au début de l’hiver dès que les marmottes s’étaient endormies, et non pas début aout, comme ce jour de 1875. Ces deux chasseurs étaient bien jeunes et peut être très motivés, avaient-ils eu une commande de gibier, ou voulaient-ils se débarrasser d’une colonie envahissante ? De nos jours la petite marmotte est devenue une mascotte bien sympathique, mais autrefois elle n’était qu’un petit gibier et on la préférait en civet dans son assiette, plutôt que dans sa prairie. En grattant et creusant inlassablement les plus belles et les plus profondes terres, elle sortait des tas de cailloux qui cassaient la faux ou la faucille dans les prés de fauche, souillait de terre le foin à ratisser, et entre ses trous de terriers et ses petits chemins, le gros bétail pouvait se casser une patte.

Dégager les terriers pour la capturer n’était pas si simple que ça, la marmotte a toutes sortes de galeries de plusieurs dizaines de mètres, et pour des usages différents : cachettes en cas de fuite, tuyau de descente, dortoir collectif, toilettes, ou chambres secondaires… Dès la fin de l’été il fallait repérer et marquer un terrier d’hiver, garni de foin puis obstrué à l’automne, qui abrite toute une famille bien grasse pour l’hibernation. Creuser jusqu’au nid n’était pas facile du tout et toujours un très gros travail car les galeries tournent, il fallait savoir creuser des raccourcis, se repérer avec une longue baguette. On risquait des éboulements bien sûr, mais aussi d’être pris par les premières tempêtes de neige de l’hiver, et même enseveli par une avalanche quand on y allait trop tard. Les marmottes étaient ramenées inertes et conservées au frais, en état d’hibernation, constituant une bonne réserve de viande pour varier un peu de la sempiternelle « chèvre salée », c’est-à-dire du vieux bouc séché, malodorant et difficile à mastiquer… Ou alors elles partaient en ville avec les petits montreurs de marmotte. Mais si quelques-unes se réveillaient et s’enfuyaient, ou mordaient le dos du chasseur du fond de son sac, c’était l’occasion d’une anecdote à raconter pendant la veillée.

Eh oui, autrefois la vie en montagne était dure pour tous, même pour les petites bêtes.

1960, Emile Pellissier, le dernier chasseur et fournisseur de marmottes d’Allos

De nos jours, nouveaux dangers (réciproques) pour marmottes ou humains et leurs machines…

Marie-Christine. Dessin Martine Lubino.

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