Passer l’Ubaye, une folle entreprise

Traverser l’Ubaye n’est pas chose facile, quelle que soit la saison. Autrefois pour passer l’Asse ou le Var quelques passeurs pouvaient vous porter sur leur dos ou conduire votre mule chargée sur le gué, à vos risques et péril, mais pour l’Ubaye on avait construit des passerelles de bois et quelques ponts. C’était déjà un grand progrès technique qui demandait beaucoup d’investissement.

L'Ubaye en crue sous Méolans

Photo Claude Gouron

L’Ubaye en crue le 27 mai 2008

Le chemin royal traversait l’Ubaye en amont du village de Méolans sur un pont de bois à la charge indivise des communautés de Méolans et de Revel. Il fallait donc se mettre d’accord sur les travaux à réaliser et ce n’était pas toujours facile, chacun ayant ses priorités. A l’exception de rares participations quémandées au Roi, les communautés assumaient tous les travaux, le plus souvent par voie de corvées des habitants.

En 1731 le pont qui relie Méolans et Revel est complètement refait à neuf. C’est Joseph Gisle (Gilly) fils de Louis, de Saint Barthélémy qui est chargé de défaire le vieux pont, creuser et renforcer les culées. Puis le charpentier Maître André Masse (fils de feu Jean) de La Bréole réalise le pont de bois. Pas de mauvaise surprise, tout se passe bien… sauf peut être pour Joseph Borel fils de feu Jean de Revel. Celui-ci devait fournir 3 mélèzes pour servir de bras de force au pont neuf, en compensation d’une contravention pour coupe de bois défendu. On lui a pris 6 arbres au lieu de 3, alors il conteste, des experts sont nommés pour trancher ce litige, et il faudra même remesurer ses terres et le bois en défens…  

Pendant quelques années on profite du pont neuf, mais en 1742 surgit encore un grave problème. Le chemin royal est bien trop étroit en arrivant au pont, coté Méolans, sous la roche de Saint Marc, il menace même de céder par en dessous. Les autorités de la Vallée font pression sur les consuls de Méolans, les contraignant à s’occuper de la roche surplombant le pont pour élargir le chemin.

On rappelle Maître André Masse de la Bréole qui établit en avril un « prix fait », c’est-à-dire un prix convenu à ne pas modifier. Pour 120 livres qui comprennent travail, outils et poudre à canon il doit « abattre et fendre la roche qui est supérieure au pont de Saint Marc sur le chemin royal allant à Revel… ». Les responsables ont marqué par « deux entailleures dans la roche » les limites du travail, et bien sûr il doit prévoir une déviation de passage provisoire.

La belle signature de Masse de La Bréole en 1742

Les travaux devaient être terminés au mois de mai, mais le chantier prend du retard. En effet à Barcelonnette on ne trouve plus de poudre à canon, il faut acheter de la « poudre fine ». Le budget est donc dépassé et les travaux n’avancent pas. L’entrepreneur menace d’abandonner.

Le consul Jean Honnoré fu Joseph qui est chargé de la surveillance des travaux prend alors une initiative, il accorde une rallonge immédiate de 15 livres pour la poudre, promet le paiement des repas des ouvriers et renforce l’équipe au moyen de corvées.

Le 3 juin le conseil de communauté de Méolans se réunit et les assistants sont « informés de la folle entreprise du dit Masse qui ne pouvait pas par le prix convenu perfectionner le prix fait qui était pourtant si essentiellement nécessaire à cette communauté… » Ainsi donc c’est la faute de Masse qui avait prévu un prix trop bas ! Mais il faut délibérer, ou on paye le dépassement ou on continue les travaux par « voie de corvées des habitants ». On décide de payer la rallonge, et les avances du consul sont ratifiées, il doit être rassuré. La facture des repas chez l’aubergiste François Martelly s’élève à 70 livres, finalement il y aura 35 livres en plus de poudre, et 30 livres pour 20 journées d’ouvriers supplémentaires. Donc 135 livres au total s’ajoutent au prix fait initial de 120 livres. André Masse consent « à faire jouer encore 6 mines ou petars » pour « perfectionner »…

Hélas, le 21 juin le notaire consigne dans son journal : « le torrent de l’Abeous a détourné la rivière vers le chemin qui avait esté fini que depuis 3 jours par Masse de La Breole dans le roc ».

Revel et le torrent de l’Abéous qui se jette dans l’Ubaye, carte postale ancienne Archives Départementales des Hautes Alpes

L’Ubaye à l’automne

photo Lucien Tron

sources : Archives Départementales des AHP
registre 2e12176 folio 209, 240v, 280v
pour 1731,
registre 2e12179 folio 283 à 305v pour 1742.

Photo de l’Ubaye en crue, à retrouver avec d’autres dans le livre  « Ubaye-4 Chronique naturelle » de Claude Gouron et Xavier Fribourg .  Facebook : Atelier-Galerie-dart-Claude-Gouron

croquis de Nathalie Duval

Marie Christine

 

Partager l'article sur Facebook