Partis d’ici

Aux 17ème et 18ème siècles le nombre des maisons en Ubaye n’évolue pas. Guerres et mauvaises saisons accablent chaque génération, mais la démographie reste croissante, les ressources ne suffisent pas à couvrir les besoins. Tous les enfants ne peuvent pas s’installer au pays. Des plus pauvres aux plus riches, l’établissement des enfants est soumis à la coutume et à des pratiques successorales qui entrainent un départ, le plus souvent définitif, de la plupart des jeunes. Le père de famille choisit un seul de ses enfants, de préférence l’ainé des garçons, comme héritier de la maison et des terres. La transmission du patrimoine peut se faire dès le mariage du fils qui restera dans la maison, soumis à l’autorité de son père. Cadets et filles devront partir, les garçons munis de pécule et les filles mariées avec dot. Les filles non mariées seront placées chez un parent de la vallée ou chez un bourgeois en ville. Cette émigration définitive se combine aussi avec une autre émigration saisonnière hivernale des hommes qui partent à la recherche de travail ou commerce temporaire.

Quand Louis Reynaud émancipe son fils Cyprian en 1652, le motif de l’émancipation est clairement exposé : « puisqu’a plu à Dieu luy donner une famille assez nombreuse, laquelle peut difficilement subsister dans sa maison, il est fort à propos que quelqu’un de la famille en sorte pour pouvoir au moyen de son travail et industrie acquérir des biens de ce monde ».

Les montagnards deviendront travailleurs, marchands, ou maîtres artisans, souvent grâce à tout un réseau de compatriotes.

 Quelques chanceux ont pu être envoyés en ville pour faire des études. Ainsi Jean Clariond fils de Louis et de Marguerite Derbesy, du hameau de Peynier devient médecin, il se marie et fonde une famille à Castellane en 1695 avec une fille du docteur en médecine Simon.

 Pour la plupart des cadets un contrat d’apprentissage est conclu. L’apprentissage coûte cher et dure plusieurs années. Il faut rémunérer le maître qui ne fournit que le gite et le couvert alors que l’apprenti doit travailler de son mieux.

On sait que les déplacements se faisaient à pied, au mieux avec une mule ou plus rarement à cheval, et que les voyages étaient très longs et périlleux, alors on aurait pu croire que nos montagnards n’allaient pas bien loin ; si la plupart sont partis pour la Basse Provence, en suivant les chemins de la transhumance, quelques-uns se sont établis avec succès dans d’autres villes de France ou en pays étranger. Pour la France les Savoyards disposaient d’un régime d’immigration et d’autorisations de travail favorables, sauf périodes de conflits.

Après son émancipation Cyprian Reynaud deviendra marchand à Carcassonne. Plusieurs cordonniers seront formés chez Pierre Reynaud de la branche dite « Pinet » qui est installé dès 1705 à Venasca dans la province de Cuneo. A Turin le commerce des étoffes attire plusieurs générations de la famille Vigne. Hermelin et Esmieu vendent leurs biens ou parts d’héritage, ils partent pour les Flandres. Joseph Esmieu feu Jean Antoine est établi à Amsterdam en 1714.

Quand Pierre Gisle obtient un contrat de 5 ans pour devenir marchand chez Pierre Clariond à Arles, ce sont les pères du maître et de l’élève qui règlent l’affaire entre eux au Laverq, en 1652. Mais tout le monde n’a pas la chance d’avoir un réseau familial accueillant. En 1740 André Bourel veut être chapelier, son père Jean le confie à un muletier qui va à Marseille avec procuration à celui-ci pour trouver un contrat d’apprentissage. Espérons qu’il a eu de la chance.

 

Tailleur d’habit est un métier fréquemment choisi. En 1710 Jean Esmieu feu François vend tous ses droits à héritage pour cette formation. On trouve exceptionnellement un contrat d’apprentissage pour une jeune fille : Magdeleine Chauvet feu Joseph est apprentie tailleuse d’habit en 1754, pour payer son contrat Jean Joseph Chauvet son frère doit vendre un jardin familial.

 Le plus souvent l’apprentissage est payé à crédit : Maître Lyons chirurgien de Barcelonnette n’est payé que 12 ans après par un de ses élèves, dont il est très satisfait. Le crédit pose un problème en cas de maladie ou décès de l’apprenti, la famille étant toujours débitrice. On peut ainsi juger de l’importance des corporations à cette époque : les litiges sont réglés par des maîtres de la profession choisis par les parties, désignés comme experts. En 1652 Antoine et Daniel Tron de feu Esprit règleront les sommes adjugées par les experts pour solder le contrat de leur frère Martin « pour n’avoir pas fini le susdit apprentissage à cause de la maladie de laquelle il est mort ».  Trois générations plus tard en 1729 les maîtres sont toujours juges, Antoine Hermelin feu Joseph devient apprenti chez le maréchal à forge Pascal à Allos pour 2 ans avec en plus aide au travail du moulin quand il en a le temps. Le contrat prévoit une clause de résiliation arbitrée par deux maîtres. L’organisation des métiers et professions ne sera remise en cause qu’après la Révolution.

La réussite de ces expatriés n’était jamais facile. Quelques exemples de belles carrières ne doivent pas le faire oublier. Migrant temporaire ou définitif, celui qui n’avait pas eu les moyens de se qualifier devait louer sa force contre de faibles salaires. Et puis il y a tous ceux qui ont disparu, pour lesquels la famille n’aura jamais eu de nouvelles.

Ne soyons pas étonnés de découvrir des cousins dans le monde entier !

Marie-Christine

Tableaux : Anonyme – Musée Dauphinois, et le port de Marseille par Joseph Vernet – Musée de la Marine/Louvre

 

 

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