L’oncle d’Amérique

C’était un frère de son père. A la « belle époque », avant même ses 20 ans, Jules était parti au Mexique, comme beaucoup de jeunes gens des Basses Alpes. Sa mère n’était plus de ce monde depuis longtemps, son frère aîné reprenait la ferme du vieux père, alors il est parti tenter sa chance avec quelques camarades à peine plus âgés que lui. A cette époque des compatriotes étaient déjà revenus depuis bien longtemps, fortune faite, et  avaient fait construire de belles villas, ou des monuments funéraires impressionnants… Rien de tout cela pour notre famille, l’oncle Jules n’est jamais revenu. Après la mort du père en juillet 1914 il n’avait plus donné de nouvelles.

Alors Clémence avait une explication : le sourire aux lèvres, elle expliquait qu’il « était parti vendre des vélos dans la pampa…  drôle d’idée…».

N’ayant aucune connaissance de l’histoire de la bicyclette, les enfants imaginaient alors un monsieur barbu en costume et chapeau sur un vélocipède, dans la « pampa », et des mexicains somnolant sous leur sombrero… De toute évidence l’oncle n’avait pas dû faire fortune avec un tel commerce. Il ne fallait pas rire, il avait dû avoir bien des malheurs, et il était sûrement mort très jeune…

Clémence n’aura jamais su la fin de l’histoire de son oncle en Amérique.

Un jour est arrivé un courrier en anglais : un certain Julio de Mexico recherchait ses cousins. Il se présentait comme le fils de l’oncle Jules, parti une centaine d’années plus tôt. Émotion et découvertes… Nous avons ainsi appris que l’oncle avait eu une vie bien remplie… et peut être pas si triste que nous ne l’avions imaginée, malgré les premières années difficiles. Bien sûr Jules s’était vite « recyclé » et avait trouvé un autre commerce plus lucratif que celui de la bicyclette dans la pampa… Il avait fondé une famille à plus de 60 ans seulement, vers 1950, mais pour cela son fils avait une explication : « le charme français »… Clémence aurait été bien étonnée d’avoir un cousin germain de l’âge de ses petits enfants.

Mais Julio n’expliquait pas le long silence et le non retour au pays de son père. Il ne fallait pas poser de question qui fâche, et le sujet ne fut plus évoqué. De toute façon Jules n’était plus là pour y répondre personnellement, et les communications en langue étrangère ne facilitent pas les confidences.

Nous aurions pu imaginer toute sorte de raison à cette disparition familiale, si il n’y avait pas eu, quelques années après les retrouvailles, la commémoration du centenaire de la guerre de 14/18. Hommage à nos poilus, tout le monde compte ses « Poilus », tous les documents militaires sont publiés. C’est ainsi que nous avons appris que Clémence avait bien deux oncles, un oncle revenu blessé et malade de l’armée d’orient, mais aussi un oncle Jules déclaré « insoumis » à Mexico, qui ne s’était pas présenté à l’ambassade lors de la mobilisation générale de 1914. Pas question de rentrer en France pour les insoumis, considérés comme déserteurs. Il faudra attendre 1943 pour qu’il soit amnistié, par prescription, et rayé des listes de l’insoumission. Jusqu’à cette date les gendarmes  devaient surveiller son retour et effectuer des contrôles périodiques auprès des familles. Et 1943, en pleine occupation, vraiment pas une date pour revenir au pays. On ne saura jamais s’il a eu connaissance de cette amnistie, générale et non particulière.

Heureusement l’oncle Jules est resté sympathique à tous, il reste un peu notre antihéros : émigré trop tard pour faire fortune au Mexique, à la fin du rêve, et trop tôt pour le vélo. De nos jours les chemins caillouteux qu’il parcourait dans sa montagne sont fréquentés par une foule de cyclistes, il aurait aimé ça. Et c’est peut être lui en bicyclette qu’on voit sur les cartes postales anciennes de son village natal ? 

Et à Mexico il y a maintenant beaucoup de vélos, comme on peut le voir sur cette coupure de presse !

Marie Christine

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