les Tron du bout du monde

Juillet 1958, Eva et Raymond Baby, Claude Lippmann et leurs quatre enfants s’arrêtent à la ferme du Pied des Prads, chez Alfred et Marie Tron. Ce sont des retrouvailles chaleureuses. On s’embrasse, on échange des nouvelles. Les arrivants sont invités à manger et à dormir dans la grange. Ils y passeront une nuit délicieuse, roulés dans leurs duvets et l’odeur du foin.

Il faut dire que cela fait quatorze ans que les visiteurs n’avaient pas revu Alfred et Marie. Depuis ce temps, ils se sont mariés, ont eu des enfants. Et pourtant que de souvenirs à évoquer !

 Juillet 1958- Devant la grange du Pied des Prads, de droite à gauche, Eva Baby, Alfred Tron, Marie Tron, Raymond Baby, Mireille Lippmann, Bernard Baby, Jean-René Lippmann et Jean Baby. C’est Claude Lippmann qui a pris la photo.

Eva et Raymond Baby, Claude Lippmann étaient les maquisards hébergés au presbytère de l ‘Abbaye, entre septembre 1943 et juillet 1944. Ils ont passé au Laverq un hiver froid et très neigeux, à l’abri des Allemands qui les recherchaient. Le petit groupe familial initial s’était formé autour de Jean Lippmann, le père d’Eva et de Claude, complété de Jacques, leur frère, et de Georges Abraham leur cousin. Puis quelques réfractaires et des juifs menacés avaient grossi l’équipe initiale pour préparer les combats à venir.

Les soirées étaient longues cet hiver là, les maquisards étaient jeunes et gais, les habitants de la vallée accueillants, et eux-mêmes prêts à combattre. Leur accueil a été tout de suite chaleureux et sans réticence. Claude a raconté cette « symbiose ».

Au hameau de l’Abbaye, Faustin Collomb et ses deux sœurs Angèle et Marthe ont accepté la présence du   maquis. Informés des exactions des Allemands et des miliciens français, écrit Claude, Faustin et ses sœurs sont pleinement conscients des dangers. Leur attitude a toujours été digne, jamais hostile.

Au-delà, Alfred Tron vit toute l’année dans sa ferme du Pied des Prads avec sa femme et sa fille. Claude raconte : Dans la famille d’Alfred Tron il y a la même conscience des risques, les mêmes angoisses. Nous y allons tous les jours pour y acheter le lait le soir après la traite des vaches (…). Alfred Tron, campagnard robuste, la cinquantaine, moustache noire, béret basque, est un homme très doux, rayonnant de bonté. Sa femme et sa fille Léa sont à son image. Ils vivent en harmonie tous les trois au bout du monde du travail de la terre. Pas de mécanisation, seulement un mulet.

Bien que par notre présence ils vivent sous la menace, ils nous reçoivent fraternellement. On nous fait asseoir, ils nous offrent du vin et nous causons. Tout y est chaleureux, y compris la pièce et son fourneau pétillant. Nous y serons tous fastueusement invités avec tout le pays pour la fête du cochon. Chaque famille tue son ou ses cochons une fois l’an : c’est l’occasion d’une grande fête conviviale qui se prolonge tard dans la nuit. Nous nous sentons bien chez ces amis instruits et raffinés.

 Les gerbes dans les champs d’Albert et Marie Tron en juillet 1958. Pas très différents sans doute de ce qu’ils étaient en 1944. Pas de mécanisation encore …

 

 

 Le Laverq en juillet 1958 vu du Pas du Mélèze. Les champs sont encore cultivés, peu de forêts. On distingue Le Chateau et la ferme des Trons

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant la vie n’était pas facile chez les Trons. Avec quelques moutons, une mule, un âne et des prés en pente raide bien difficiles à faucher, le couple avait d’abord vécu dans une vieille maison toute délabrée au Pied des Prads, au bord du torrent de la Blanche. Si bien qu’une nuit de grande crue ils sont tellement effrayés qu’ils décident de s’installer un peu plus haut, là où sont les maisons actuellement. C’est là qu’ils accueillent les maquisards. On distingue encore quelques murs de leur première maison en contrebas de la piste.

Marie Tron vers 1959-1960       

Alfred Victor Tron était né le 5 décembre 1889 au Chastel, dernier né des 4 garçons de Jean Baptiste Tron et Hortense Hermelin. Quand le hameau est ravagé par un incendie il n’a que quelques semaines ; ses parents vont vivre aux Viels, où il grandira,  orphelin de son père à 16 ans.

Comme beaucoup il a tenté sa chance et embarqué pour l’Amérique, mais en 1914 il doit revenir et se retrouve dans l’horreur des combats, au sein du 157ème régiment dans les Vosges. Deux de ses frères sont aussi mobilisés, l’ainé Joseph Baptistin (33ans) est tué le 5 avril 1915 à Flirey en Meurthe et Moselle. Alfred continue la guerre dans l’Armée d’Orient, et pendant la campagne de Salonique participe à l’offensive de Monastir. Il ne sera rapatrié qu’en 1919.

Fini les voyages contraints, Alfred choisit alors de rester au Laverq et en 1920 il épouse une de ses cousines germaines du Pied des Prads : Marie « Alpha » Tron, selon l’état civil, née le 19 juin 1882, fille d’Hyppolite Gilles et Marie Claire Reynaud. Ils ont les mêmes grands-parents paternels. Elle a 38 ans et lui 31. Marie aussi a perdu un jeune frère : Camille Jérôme, dès aout 1914 dans les Vosges, à Ménil sur Belvitte où tant d’Ubayens ont perdu la vie. Après ces années de guerre et tous ces morts, on comprend que les Trons aient eu de quoi avoir quelque réticence envers l’occupation allemande. Ils ne sont pas les seuls : les Lavergans ont prêté sans compter assistance et main forte aux Résistants en 1943-44.

La plaque apposée à l’Abbaye le rappelle sans fioriture : la population de Méolans, en l’occurrence ici les Lavergans, a contribué avec le maquis à l’insurrection contre l’occupant. Pas de héros, mais des paysans conscients, instruits et patriotes, qui ont accepté sans barguigner un maquis constitué au départ de juifs. Entre eux et les jeunes maquisards, l’amitié s’est vite installée, forgée dans les soirées et les repas partagés, mais aussi dans les randonnées de reconnaissance à ski pour préparer les caches d’armes.

 

 

La plaque apposée le long du chemin au-delà de l’Abbaye

 

 

 

 

 

Alfred et Marie vivront ensemble jusqu’en 1960, d’abord avec la maman d’Alfred, puis avec la maman de Marie. Leur fille unique, Léa née en 1921 n’a pas eu d’enfant. Alfred et Marie finiront leurs jours chez elle à Champanastais commune du Lauzet, où elle avait épousé Gabriel Derbez en 1952. Ils décèderont tous les deux en 1967.

 

Léa était très proche de sa cousine germaine Hélène des Sartres née en 1920.

Elles sont très souvent ensemble, à coté l’une de l’autre sur les photos.

 

 

 

Léa et sa cousine Hélène Barthélémy en juillet 1932

 

 

 

 

 

Il reste le souvenir amical de ceux qui ont connu Alfred, Marie et Léa pendant le dur hiver 1943-44 et de cette chaleureuse visite dans leur ferme du Pied des Prads pendant l’été 1958.

 

 Le fond de la vallée du Laverq, hiver 1944

Mireille Provansal, Lucien et Marie-Christine

photos collection privée familles Lippmann et Tron

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