Les toits en bois

C’est l’une de ces belles photos qui illuminent l’album familial. Elle date de 1926, on y voit Joseph Berbeyer et deux de ses filles, Germaine et Rose. Le chargement est terminé, départ pour la cabane d’alpage que Joseph doit entretenir. Il faudra changer des bardeaux de toit abîmés, les nouveaux sont bien attachés sur le chargement. Il ne s’agit pas de planches ordinaires, on les reconnait bien. L’occasion pour nous de se remémorer un savoir-faire ancestral en matière de construction.

L’histoire des familles jusqu’à nos grands-pères c’est avant tout une histoire d’efforts et de labeur pour gérer au mieux les ressources locales, avec peu de moyens technologiques. Parmi les ressources naturelles le bois de mélèze figure à la première place, il sert à tout. Particulièrement résistant et imputrescible il est apprécié à l’intérieur comme à l’extérieur, et comme il est riche en tanin il est dédaigné par les insectes xylophages. Un peu gênant : il travaille tout le temps, même vieux, comme les montagnards…

 Le mélèze était parfait pour construire à moindre frais les maisons et de solides abris pour ce que l’on avait de plus précieux. On s’en servait même pour la couverture des toits, débité en grandes planches appelées bardeaux. Les bardeaux duraient un siècle dit-on sur une face nord et 60 ans coté soleil, à cause du gel et du dégel. Il ne fallait pas les laisser se fissurer, dès les beaux jours les paysans devenaient couvreurs. Tout seul on pouvait avec un peu d’expérience changer un bardeau, mais lorsqu’il s’agissait de refaire un pan de toit des équipes se formaient et on n’envoyait que les plus agiles sur les toits.

Pour préparer les bardeaux il fallait de beaux mélèzes, bien denses. Le bois était débité sur place, par les scieurs de long, ou dans les scieries hydrauliques du vallon, mais aussi à la loube ou la scie à cadre par les habitants. On comptait un an de séchage par centimètre d’épaisseur avant d’utiliser le bois pour la construction. Les bardeaux mesuraient environ 2 m de long, leur largeur pouvait varier de 20 à 35 cm et leur épaisseur atteindre 3 cm, ils étaient donc bien plus grands que les petites planchettes décoratives actuelles. Chaque planche était clouée sur des lambourdes perpendiculaires aux chevrons du toit, et recouverte de moitié par le rang supérieur. On utilisait de gros clous forgés par le maréchal ferrant. Un décalage des planches assurait l’étanchéité. Chaque bardeau ayant été doublement rainuré dans sa longueur pour faciliter l’écoulement de l’eau, on veillait au raccord des rainures. Le bas du bardeau était taillé en biseau pour ne pas retenir l’eau. La disposition des planches était donc savamment étudiée. Les gouttières aussi étaient en bois, creusées dans un demi rondin de mélèze et maintenues par des supports en bois eux aussi. Pour le faîte du toit, on faisait déborder le dernier rang. Les bardeaux abîmés étaient récupérés et servaient toujours à quelque chose, en entier ou en morceaux.

Hélas ce mode de construction locale n’a pas pu perdurer avec l’exode rural, il fallait beaucoup de bois et de main-d’œuvre, deux choses devenues très chères. Et surtout il n’a plus du tout été encouragé à cause des risques d’incendie, au XXème siècle il y a même eu des surtaxes d’assurance pour les toits de bois. En effet les risques d’incendie étaient importants, des villages entiers ont dû être reconstruits à la suite d’un incendie général. Ainsi le 27 septembre 1883 à 7h du soir, la foudre s’abat sur le hameau des Clarionds, on déplore une victime, 13 maisons sont consumées. Tout est à reconstruire. Le maire réclame à l’administration forestière le droit de prendre du bois dans la forêt encore communale du défend des Clarionds. Il faudrait 1100 mélèzes, plus la quantité de bois nécessaire  pour la fabrication de « 1000 quintaux métriques de chaux, soit à peu près 88 stères » . Tout ne sera pas accordé et chaque prélèvement sera précompté sur le quota annuel des coupes de bois autorisées, obérant gravement les exercices budgétaires suivants… Pour la plupart les maisons sont reconstruites par les habitants eux même. Le conseil municipal demande aussi qu’un jeune appelé du contingent de la classe 1882 « puisse être maintenu dans son foyer pour aider à la reconstruction de la maison de son père ».

Marie Christine

Photo famille Berbeyer , 1926, collection privée. Croquis Nathalie Duval.

 

 

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