Les Pénitents Blancs du Laverq

Les confréries étaient des groupements de laïcs au sein de la paroisse, poursuivant un but religieux : piété, prières, dévotions, cérémonies religieuses et œuvres de charité. Comme la plupart des villes et villages, Méolans et Revel ont compté plusieurs confréries. Pour le Laverq les archives permettent d’en distinguer deux : une section de la Confrérie du Saint Esprit de Méolans, et une Confrérie des Pénitents Blancs.

 La Confrérie des Pénitents Blancs a été fondée le 7 juillet 1686 dans la chapelle Notre Dame de Grâce, située en plein cœur du hameau de l’Abbaye et dont il ne reste plus que l’emplacement au sol.

Il ne faut pas la confondre avec la Confrérie du Saint Esprit, groupement de paroissiens beaucoup plus important et bien plus ancien, qui était organisée en deux sections, Méolans et Laverq, et qui était propriétaire de biens communs, notamment de la montagne pastorale de la Blanche. Ces confrères pénitents blancs avaient un rôle particulier qui les distinguait : ils faisaient œuvre d’assistance spirituelle aux malades, et de pompes funèbres à l’occasion des obsèques. Revêtus d’un costume qui cachait le visage, appelé « sac », ils accompagnaient les défunts au tombeau, récitaient l’office des morts, et chantaient des chants liturgiques. Un livre tenu par les confrères permet de retracer deux siècles d’activité.

Le 7 juillet 1686  les chefs de famille du Laverq sont réunis dans la chapelle. Ils sont 24 au total, avec procuration de 13 absents. Ce sont les  ménagers  du vallon, des Clarionds jusqu’aux Viels. Ils fondent la confrérie, sous réserve de l’autorisation du Prince Archevêque d’Embrun. La confrérie siègera dans la chapelle que l’on décide d’agrandir d’une cane (2,096 m), et de réédifier en sorte qu’elle soit propre, décente, et ornée dignement. Dominique Hermelin feu Philip, du Pied des Prads, fournit les premiers fonds nécessaires. Pour cela il « oblige » à perpétuité une terre à blé de 2 sestérées dénommée Chanampeïre, au bord du torrent du même nom, au Pied des Prads. Chaque année à la St Michel le possesseur de cette terre fournira 4 livres à la confrérie, dont 3 pour des messes et une pour les ornements de la chapelle. Maître Antoine Tron fils de Jean s’engage pour offrir un crucifix. Un tableau  convenable  sera acheté par l’ensemble des pénitents. On procède à l’élection des premiers responsables : les officiers. Les statuts de confréries étaient des statuts types élaborés ou surveillés de très près par les évêques, à peu près les mêmes pour chaque paroisse d’un même diocèse. Ces pénitents portent le « sac » non par souci d’anonymat, mais par principe d’égalité et de modestie, ce n’est pas une société secrète. En dissimulant leurs habits civils, ils veulent effacer toute distinction sociale. Ils participent aux nombreux offices et cérémonies religieuses et doivent aussi se tenir à disposition des familles endeuillées, depuis les Clarionds jusqu’en haut du Duc ou du Chastel, et en toute saison. Ainsi pendant près de deux siècles, les obsèques des habitants du Laverq ont pu se dérouler avec le même cérémonial que dans la vallée de l’Ubaye. Le défunt était porté à bras de sa maison à l’église puis à la tombe en un long cortège. Les pénitents récitaient « l’office des morts », et chantaient, sans doute  le De Profondis, la présence de deux prêtres conférait encore plus de solennité. Des pauvres accompagnaient aussi le cortège entièrement revêtus de grandes pièces de drap de laine blanche qui leur étaient offertes pour l’occasion et portaient des cierges blancs. Suivait un repas commun et des offrandes de pain, vin ou blé aux nécessiteux. Les obsèques avaient toujours une suite : neuvaine, grandes messes anniversaires ou messes basses, « chantar » c’est-à-dire un service religieux chanté, luminaires pour l’église ou la chapelle. Tout cela occasionnait de grands frais.

                            Une présentation des pénitents à la Maison Musée de Colmars les Alpes

Chaque année au moment de la Fête Dieu, début juin, les pénitents blancs s’assemblent dans la chapelle. Les confrères élisent parmi eux le recteur qui dirige la confrérie, assisté d’un vice-recteur, d’un trésorier, et de deux procureurs.  Deux maîtres de cérémonies sont élus, ils seront responsables de l’organisation des cortèges funèbres, du cérémonial des processions. Un sacristain sera chargé de l’entretien de la chapelle, notamment du luminaire. Puis sont désignés 2 à 4 choristes suivant les années, spécialement chargés des chants, et surtout de la récitation de l’office des morts lors des enterrements. Les femmes sont admises, mais peut-être pas pour le chant avec les hommes si l’on en croit les historiens, de plus l’évêque d’Embrun leur interdisait les réunions de nuit. La confrérie a compté jusqu’à une trentaine de membres, en 1769 par exemple 18 hommes et 10 femmes sont admis. Les officiers qui sont élus viennent de tous les hameaux du vallon, malgré les distances, et souvent père et fils enchaînent les charges.

Prenons l’exemple de la longue lignée de la famille BARTHELEMY  des Clarionds. En 1686 Jean Antoine Barthélémy fils d’Esprit devient le premier maître de cérémonie. Chaque année ou presque, des fonctions sont attribuées à un Barthélémy des Clarionds : Joseph, puis Sébastien, qui pouvait être aussi sacristain de la chapelle malgré l’éloignement de son domicile, puis Jean Baptiste qui devient plusieurs fois recteur. Des femmes entrent dans le conseil des officiers, comme Anne BARTHELEMY fille de Joseph, en 1768, mais elles ne seront pas nommées aux postes de direction. Le recteur de l’année tient lui-même le livre de la confrérie, mis à jour des élections et principales décisions et activités. Il le rédige en français, qui n’est pourtant pas du tout la langue parlée. Cela doit être remarqué et souligné.

Le budget de la confrérie est toujours très modeste et problématique, d’une cinquantaine de livres tout au plus. Exceptionnellement le budget atteint 100 livres pour une réfection du toit de la chapelle en 1763, payée par cotisation des confrères, ou par journée de travail pour ceux qui n’ont pas beaucoup de moyens. Les contributions à l’occasion des enterrements resteront fixes : 3 livres pendant plus d’un siècle. Une initiative originale en 1781, Jean Baptiste BARTHELEMY fu Sébastien fait tirer un mouchoir à la loterie,  il en récolte 3 livres 12 sols 6 deniers. Le recteur doit faire l’avance des achats de fournitures sur ses propres deniers. Les dépenses sont principalement des rémunérations pour le clergé, les offices sont innombrables et toujours payants. Huile et cire pour le luminaire plombent le budget. Les costumes de pénitents doivent être à la charge de chacun puisqu’il n’y a pas mention d’achat. Aucun secours ou prêt n’est inscrit au livre, mais on observe que la confrérie accorde des délais pour le recouvrement des participations. Les évêques inspectant certaines confréries du midi ont fait des remontrances sur des dépenses de repas et festivités collectives, sur une mauvaise utilisation des aumônes, mais le livre du Laverq ne mentionne pas de repas.

Le 18 aout 1792 la Législative prononce la dissolution des confréries, on observe donc une interruption du livre pour 1793 et 1794, mais la confrérie conserve sa chapelle qui n’est pas comptée comme bien de l’église. Les activités des confrères reprennent en 1795 et sont intenses dans la première moitié du 19ème siècle. Mais petit à petit, avec l’exode rural, puis la création de services municipaux de pompes funèbres, le rôle des pénitents s’estompe… En 1867 le recteur Jean Ollivier, du hameau des Clarionds, constate que la chapelle est trop peu fréquentée, il rappelle à l’ordre ses confrères et sœurs pour plus d’assiduité aux offices, et fait voter une amende pécuniaire à l’encontre de ceux qui manqueraient 3 fois la messe sans raison impérieuse. Sur le livre des pénitents les accompagnements d’obsèques se terminent en 1884.

Le 10 avril 1914 les officiers s’assemblent au presbytère, et non plus dans la chapelle qui se détériore au fil du temps. Ils procèdent à la dernière élection des officiers et remettent un fonds de caisse de 46 francs au curé. Le livre ne sera plus annoté.

 

Les derniers officiers : Joseph Rémi REYNAUD de Peynier, Eugène ROUX des Tarroux, Bernard TRON du Duc, Joseph BERBEYER des Martels, ? OLLIVIER des Clarionds, Marius Auguste CLARIOND du Duc.

 

Marie Christine

 

Photos pénitents : Maison Musée de Colmars les Alpes.

Photo page d’accueil : tableau dans l’église St Antoine, au Laverq 

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