Le fabuleux héritage d’un curé de Revel

Jean Maurin curé de Revel a légué sa fortune à l’hospice de Barcelonnette, mais un siècle plus tard il y avait encore débat sur ce legs.

La Troisième République se mettait difficilement en place, la misère avait gagné villes et campagnes, le monde paysan était en pleine crise économique. Les institutions communales, toujours soumises au pouvoir central, participaient à l’aide sociale par quelques secours d’urgence, limités du fait de leurs maigres ressources. Les hospices publics pouvant accueillir les indigents étaient en nombre insuffisant et ceux de l’Eglise, à qui on confiait le rôle d’assistance, complètement débordés.

 C’est dans ce contexte que le maire de Revel, l’aubergiste Joseph Louis Gastinel, constate en 1874 que l’hospice de Barcelonnette n’accueille plus les pauvres de sa commune depuis une quinzaine d’années. Cet établissement à la fois hôpital de soins, hospice et même orphelinat était le dernier recours pour les indigents. Chaque commune participait pour le placement de ses ressortissants insolvables, mais le conseil d’administration avait décidé que désormais seules les communes fondatrices de l’établissement pourraient y envoyer leurs habitants indigents. Même problème pour d’autres communes : une femme de 69 ans, infirme et sans ressources, avait été abandonnée dans la rue du bourg principal de Méolans.

Il fallait donc chercher pour Revel un « titre donnant droit aux services de l’hospice »

 Les deux curés de Revel, paroisses de Rioclar et de Saint Jacques, ont été chargés de l’affaire. C’est alors qu’est redécouvert le testament de Jean Maurin, curé « à vie » de Revel pendant le 18ème siècle.

 Le portrait de ce prêtre orne encore de nos jours les murs de l’église Saint Jacques

Recherches et découvertes donnent lieu à un conflit administratif pendant plus de deux ans.

Un exemplaire d’un testament enregistré chez Me Honnorat en 1739 refait surface, il s’agit de l’exemplaire personnel et privé du testateur puisqu’annoté sur la première page : « J’en ay fait un autre le 3 janvier 1751 devant Me Antoine Jaubert qui révoque le précédent ».

En 1739 Jean Maurin désignait le « vénérable hôpital » de Barcelonnette comme son héritier universel, mais il y avait des conditions : notamment soigner et recevoir les pauvres de Revel. En acceptant le legs, l’établissement s’obligeait à respecter les conditions. Les autres charges ne posaient plus de problème : le testateur « veut et ordonne qu’après son décès le plus ancien des descendants mâles de la famille du Sieur Antoine Maurin son aïeul paternel soit successivement et perpétuellement un des directeurs dudit hôpital ». Pas de contrainte pour cette clause, devenue caduque avec la Révolution, et non revendiquée par cette famille Maurin qui avait quitté la vallée. Restait encore à célébrer quatre messes annuelles et perpétuelles pour la mémoire de Jean Maurin, ce qui n’était pas trop contraignant.

Ce testament de 1739 va être modifié à trois reprises, au moins, jusqu’en 1761. Jean Maurin décède en 1764. Il a vécu jusqu’à l’âge de 92 ans *, si bien que tous ses proches désignés comme bénéficiaires disparaissaient au fil des années avant lui. Mais l’hôpital restait toujours son héritier universel, à condition de recevoir les pauvres de Revel.

En 1875 c’est le notaire de Barcelonnette Me Honoré Berlie qui retrouve les actes dans divers fonds notariés. A l’hôpital on cherche aussi et Jean Pierre Hippolyte Gassier, le maire de Barcelonnette en tant qu’administrateur, suit l’affaire de près et fait exhumer les vieux comptes de « l’Hôtel-Dieu Saint Roch » car le préfet a autorisé la commune de Revel à ester en justice. Il dément tout de suite l’idée qui se répand à cette époque : non le curé Jean Maurin n’est pas le fondateur de l’hospice, qui est bien antérieur à lui, ce qui est aujourd’hui attesté ; certains historiens vont d’ailleurs répandre cette fausse idée. Selon Mr Gassier il est difficile de dire combien l’Hospice a touché de l’héritage du curé, à sa mort en 1764, beaucoup de créances constituant le patrimoine du curé se seraient révélées irrécouvrables et les codicilles étaient de plus en plus généreux envers d’autres œuvres ou particuliers.

Une chose est certaine Jean Maurin fût de plus en plus riche au cours de sa vie. Issu de la famille des notaires et marchands de Revel, il est nommé curé à vie de Revel par le Prince Archevêque d’Embrun. Il place son « patrimoine clérical » reçu de son père ; toute sa vie il prêtera de l’argent, à 5 voire 7 %, à toute sorte de débiteurs : paysans, notables, collectivités. Les actes des notaires de l’Ubaye et des vallées voisines foisonnent de « quittances » à son nom. Dans les registres du notaire de Revel figure encore la déclaration au Roi de France de ses pensions, datée de 1725. Oui, Français depuis peu et déjà une déclaration de revenus !!!

Toujours bon pied et bon œil il signe encore à 88 ans un prêt de 999 livres et 18 sols aux communautés de Tournoux et des Gleizolles, se déplaçant jusque dans l’étude du notaire, à Barcelonnette, où Il vit à l’hôpital, au premier étage et orienté sud. Il est encore administrateur actif au sein de l’établissement. Dans cet acte de prêt il demande expressément qu’on le prévienne de tout remboursement du capital deux mois à l’avance pour qu’il puisse trouver un autre placement…

 

 

Les testaments du curé suivent le cours de l’histoire de la vallée au 18ème siècle.

 En 1739 était prévu 200 écus de 3 livres pour l’église St Jacques de Revel, destinés à la voûte et la cloche, mais vu l’état de l’église Jean Maurin a contribué de son vivant, la paroisse ne recevra plus qu’une chasuble de prêtre. Pour la suite de ses obsèques il demandait 1000 messes, en fixait le prix et désignait les prêtres chargés de les célébrer ; en 1751 toujours mille messes, mais avec les prêtres choisis par les recteurs de l’hôpital, il ne se hasarde plus à les nommer…

Sa sépulture sera désormais à Barcelonnette et non plus dans l’église de Revel. Il réside à Barcelonnette, sa fonction est « vicaire forain ». De toute façon l’inhumation dans les églises avait été interdite.

Ayant nommé en 1751 des enfants et successeurs de recteurs de l’hôpital pour administrer son patrimoine légué : Berardy, Caire, Maurin, il les révoque en 1761 et les remplace par les consuls qui seront élus.  

Sa montre suit également le fil du temps : promise au cousin en 1739, encore citée en 1751, elle n’est plus là en 1761 : donnée ou cassée ?

Dans le codicille de 1751 il cède à une grande mode aristocratique de l’époque, à l’instar des rois de France : il veut doter trente filles pauvres, « élues par les recteurs de l’hospice ». Elles recevront chacune 150 livres, mais attention il précise bien qu’il va commencer à le faire lui-même, il notera sur son livre de compte celles qui ont déjà bénéficié de ses versements, il faudra s’y référer pour ne pas doter deux fois la même personne.

En 1761 il veut doter une petite cousine Suzanne Pascalis, fille de Jacques Pascalis de la Chaup, le commandant du fort St Vincent, et d’Anne Marie Maurin, née en 1747. Il lui alloue d’abord une pension annuelle, puis dans un autre codicille une dot globale de 900 livres à son mariage. Si Suzanne venait à décéder avant de se marier ou devenait religieuse, les 900 livres devaient être données à son frère, à cette époque Anne Marie Maurin n’avait encore que deux enfants. Suzanne épousera Louis Pascalis en 1767.

Jean Maurin est donc un généreux bienfaiteur de l’Hôtel-Dieu, à combien s’élève son legs ?

Une grande plaque de marbre à l’entrée de l’ancien hôpital devenu médiathèque de Barcelonnette rend hommage aux donateurs ; ils sont mentionnés succinctement et par ordre chronologique du 17ème siècle au 20ème siècle, avec un montant de don impossible à comparer étant donné la fluctuation de la monnaie au cours des siècles.

Jean Maurin y est cité en 5ème ligne pour une des sommes les plus élevées : 70 099. S’il s’agit de livres tournois comme à l’époque du curé, la somme est pharamineuse : pour comparaison Jean Antoine Clariond au Laverq achète à crédit un mulet à 120 livres en 1761, (une armada de 584 mulets c’est pas mal quand même, mais bon, on n’en saurait quoi faire comme dirait Crésus). On a peut-être tenté une conversion ? Il y a aussi une erreur certaine de gravure : la monnaie indiquée tout en haut est « lires », or la lire n’a jamais eu cours en Ubaye, on appelait la monnaie de Savoie « livre ducale ». Certains bienfaiteurs ont légué des immeubles, et même des terres agricoles situées à Arles, donc il semblerait bien que les sommes les plus anciennes résultent d’un savant calcul d’approximation.

 

 

 

Mais que sont devenus les pauvres de Revel ?

Un compromis a été trouvé entre hôpital et commune pour accueillir les cas les plus nécessiteux et puis l’hospice a enfin été ouvert à tous les habitants de l’arrondissement.

Marie Christine

*Jean Maurin est né le 4 janvier 1673 à Barcelonnette de Jean Baptiste Maurin et Anne Magnaudy , sur le cadre de son portrait est indiqué 1696, qui correspond au début de son sacerdoce et non à sa naissance.

Sources : relevé des délibérations de Méolans et Revel par Albert Lebre

Archives départementales des Alpes de Haute Provence : 1 Z 190, 1 X 30, 2 E 12000, 2 E 11938, 2 E 11927
et 2 E 21279 folio 6 qui est en ligne sur notre site

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