L’affaire du pont volant

Au soir du samedi 31 mai 1806 le torrent de la Blanche connait une crue exceptionnelle. Le pont du Martinet est emporté, le chemin vers Barcelonnette est interrompu pour tous les voyageurs venant du Lauzet et même de Seyne par Saint Barthélémy. Le lundi se tient la foire de Barcelonnette et les muletiers sont bloqués. Les troupeaux de Provence qui gagnent l’Ubaye par le col de Bernardez arrivent à même date et compliquent la situation.

Alors des habitants voisins interviennent rapidement pour bâtir une passerelle avec les débris du pont qui n’ont pas été emportés trop loin. Le maire de Méolans, Jean Pierre Leautier, leur demande aussi d’aménager un deuxième passage 200 mètres plus haut pour les troupeaux transhumants.

 

Personne ne se doute alors que 7 d’entre eux seront poursuivis devant le tribunal correctionnel de Barcelonnette. Le sieur Rossi « conducteur des Ponts et Chaussées des Basses-Alpes » les accusera de s’être emparé du bois du pont pour établir un pont volant et en percevoir un droit de passage.

Quelques bois du pont avaient été arrêtés par un arbre, un frêne très précisément, et l’eau jaillissait sur la terre de la « pauvre Veuve Gilly », emportant tout. Jean Baptiste Honnoré et quelques jeunes, avec des muletiers qui voulaient passer, tirent des planches, détournent le courant. Ils rassemblent des pierres et du bois pour arranger un passage à la demande de ces muletiers en route pour la foire. L’un d’eux leur enverra plus tard une personne en renfort.

Jean Joseph Vernet, qui revenait ce dimanche matin de l’office à Méolans apporte son aide : « je fus chercher des fagots de sapin et je les coupai, nous les mîmes sur les pierres et les couvrirent de sable puis j’aidais au passage des voyageurs. »

Jean Jacques Richaud aide aussi à franchir la passerelle, le passage est vraiment délicat pour les chevaux et les mulets chargés. Pas de nouvelles des Ponts et Chaussées, Richaud reste alors 2 jours au pont volant pour assurer la traversée des voyageurs, qui sont inquiets et même effrayés.

Le maire craint pour le passage des transhumants : si les troupeaux avaient été obligés de passer sur la première passerelle « ils auraient fait un dommage considérable aux fruits des propriétés qui sont sur la rive droite du torrent ».  Le jeune Jean Baptiste Allemand s’affaire à la passerelle du haut. Il voit passer en tout 6 troupeaux d’Arles venant par la « Routo » et allant sur les pâturages de Barcelonnette. Un seul baïle berger préfère passer dans le lit du torrent, les 5 autres empruntent la passerelle et donnent quelques francs chacun. Les moutons n’aiment pas les ponts trop aériens…

Les deux passerelles seront utilisées plusieurs jours. Le 15 juin le « conducteur » des Ponts et Chaussées dresse un procès-verbal, sept habitants du lieu sont accusés d’avoir instauré un péage. Quelques années après la Révolution ce n’est pas bien vu. Les prévenus jurent qu’ils n’ont reçu que quelques monnaies données par les passants en remerciement de leur peine et de leur aide. Le procureur impérial invoque une loi de 1791 sur l’escroquerie, ils risquent une amende de 5000 Frs et 2 ans de prison. Heureusement ils sont laissés en liberté, mais le 26 décembre 1806 se tient leur procès en correctionnelle. Le sieur Jacques Derbes « avoué avocat » se charge de leur défense.

Pour les condamner il faudrait au moins deux témoins à charge : il n’y en aura aucun. Une dizaine de témoins affirment qu’il n’y a jamais eu de péage. Le Sieur Pierre André Jaubert maire de Faucon témoigne, il a emprunté la passerelle avec son frère qui a donné volontairement quelques centimes, on ne leur a rien demandé. Joseph Thomé muletier de Barcelonnette « passait le torrent au gai lorsque l’eau était gaÿable, lorsque l’eau était forte il passait sur la passerelle » mais on ne lui a rien demandé. Jean Joseph Chauvet l’aubergiste de Méolans atteste qu’on ne réclamait rien et qu’il n’a rien donné…

La « pauvre Veuve Gilly » comparait aussi à l’audience. On a essayé de sauver son jardin.  Mais son témoignage ne compte pas, elle est «la marâtre » du jeune Jean François Gilly, l’un des prévenus.

Au total les prévenus auraient encaissé et partagé 25 ou 26 Frs des bailes bergers à la passerelle du haut. Au pont volant du bas chacun a pu recevoir 3 à 4 Frs, de quoi acheter 7 à 8 litres de vin de pays ou une livre de sucre.

 Le procureur impérial est débouté, en définitive ils sont acquittés.

Mais combien de temps pour avoir un nouveau pont ? … C’est une autre histoire.

 

Les 7 prévenus :

Jean Baptiste ALLEMAND (1775/1840) fils de Jean Baptiste et Marie Gilly. Cultivateur. Le Martinet.

Jean Jacques RICHAUD, (1750/1827) cordonnier, fils de Claude le sergent de Méolans. Le Martinet.

Jean François GILLY (1778/1828) de Jean et Marie Rose Gilly, son père s’était remarié avec Marie Elisabeth Chauvet, appelée ici « Veuve Gilly sa marâtre ». Le Martinet.

Jean Baptiste DAVIN (1772/ ?) fils de Barthélémy. Habite au Verger. Absent du pays le jour du procès.

Jean Baptiste HONNORE (1756-1823) fils de Pierre et Anne Marie Borel. Cultivateur au Verger.

Jean Joseph VERNET (1771-1848) fils de Jacques et Allemand Catherine. Cultivateur aux Allemands.

Joseph GILLY (1750/1825) fils de Dominique et Marie Eyssautier. Cultivateur aux Testus.

Marie Christine

Sources: Archives Départementales des Alpes de Haute Provence cote 3U4 344.
Photos:   Archives Départementales des Alpes Maritimes, passerelle à Villeneuve d’Entraunes 23FI 0169,
               Archives Départementales des Hautes Alpes : carte postale du Martinet.
               et Roland 

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