La Victoire du Laverq

        En Août 2019 lors d’une petite excursion géologique dans la vallée du Laverq, nous avons abouti dans l’immense décharge de laves torrentielles du torrent du Chastel (appelé du Château par certains) qui se jette bien en amont de l’Abbaye venant du versant est de la vallée et longeant le hameau du Chastel.

         Cette masse de laves torrentielles dans laquelle il a fallu dégager la piste submergée par deux mètres d’épaisseur par endroit, a emporté avec elle tout le matériel raclé sur le versant. Elle était le fruit d’une énorme crue au mois de Juillet précédent.

         Dans cet amas j’ai ramassé un morceau de bois (1), un peu biscornu d’un peu plus de 40 cm de long et 10/12cm de diamètre. Il m’avait tapé dans l’œil parce qu’il avait une belle matière, blanc grisée comme de l’os vieilli au soleil avec des excavations noirâtres.  C’est le fragment d’une branche charpentière, sans doute de mélèze, arraché il y a longtemps pour qu’il puisse avoir un tel poli du au frottement de l’eau et cette patine produite par une longue exposition à l’air.

                         (1) Victoire du Laverq                                                    (2) Victoire de Samothrace

Plus tard, rentré chez moi à La Foux d’Allos, je l’ai nettoyé lavé et tout de suite l’intuition que j’avais eu en le trouvant m’a paru la bonne, ce bois évoquait une statuette grecque, une sorte de Victoire de Samothrace(2) avec son ébauche d’aile, ou un de ces nus grecs antiques que nous avons dans l’œil (3). Je l’ai donc nettoyé, pris en photo et dessiné puis monté sur un socle de bois avec un fer à béton. Mireille l’a habillé avec un nœud d’un joli tissu coloré autour de ce qui pourrait être son aile droite (4). Car elle n’a pas de tête ce qui donne encore plus de réalité à l’idée qu’elle sorte d’une fouille archéologique. Chacun jugera bien sûr de la pertinence de ma fantaisie d’en faire une Victoire, et surtout la Victoire du Lavercq. On a bien le droit de trouver ça tiré par les cheveux.

                    (3) Nu antique – Musée d’Avignon                                       (4) Victoire du Laverq habillée
        

Voilà quand même l’occasion de se demander pourquoi aujourd’hui un tel débris, un déchet bon à mettre au feu (où il brûlerait fort bien) peut être considéré comme une création artistique? L’expression est un peu ronflante mais quelle autre utiliser ?

         Il y a au Laverq une personne qui pourrait nous en apprendre plus sur cette façon d’utiliser les restes et les objets trouvés pour en tirer des créations imaginaires c’est Marie des Reynauds (5).

(5) Lav’Art 2017 – Marie et les petites mains de Méolans

        

Cette pratique est vieille comme le monde. De tous temps les hommes ont ramassé dans la nature des objets pierres, plumes, carapaces, fossiles, coquillages dont ils ont fait des parures (6) ou qu’ils ont intégré à des ustensiles du quotidien ou des armes… que l’on trouve encore chez les Peuples premiers. Depuis que les hommes ont acquis assez de techniques pour travailler les matériaux les plus durs ils ont fabriqué des objets utilitaires à l’esthétique recherchée comme on peut le voir au Magdalénien (7).

Chez nous ce sont par exemple les bergers, grands parcoureurs des espaces inhabités, qui ont  collecté des curiosités naturelles. Je me souviens d’un berger au Signal au dessus du col d’Allos qui ramassait des quartz dont il nous avait montré quelques beaux exemplaires. Il est vrai que dans toute la périphérie du col et en particulier dans le versant nord de la tête de la Sestrières on en trouve de très gros. On trouvait aussi un peu plus bas, il y a quelques années des débris d’un petit avion qui s’y était écrasé. Il y a pour cela des chasseurs d’épaves dans nos montagnes bas alpines.

             (6) Masque Tatanua. Nouvelle Irlande                   (7) Le faon à l’oiseau. Propulseur magdalenien

Les Chinois étaient friands de belles pierres dans lesquels ils voyaient des paysages en réduction comme Roger Caillois en parle dans son livre L’écriture des pierres. Elles pouvaient avoir une très grande valeur marchande.  À la Renaissance les princes cultivés aimaient exposer ce genre d’objets dans leurs cabinets de curiosité. Mais en Occident tout cela restait anecdotique et n’avait rien à voir avec l’art.

         Ce n’est qu’au début du XX°siècle que la révolution cubiste a conduit les artistes à entrevoir la création dans un esprit différent. Il ne s’agissait plus d’interpréter, même au sens le plus large la réalité, mais d’exprimer avec ses propres ressources, son propre langage imaginaire, ce qu’un objet, une personne, un concept même faisait éprouver.  C’était l’œil de l’artiste qui donnait forme au modèle en quelque sorte et non l’inverse comme auparavant. C’est ce renversement qui va rendre possible l’art non figuratif.

Dès le début des années 1910 on trouve des collages de papiers journaux ou de cartons ondulés sur des tableaux de Picasso, Georges Braque (8)…

         Peu après ce sont des matériaux de récupération, d’objets de rebut qui vont servir de support à la création. À partir des années 1920 Kurt Schwitters (9), récupère des déchets et des détritus de la société industrielle et urbaine dont il fait des œuvres d’art exposées aujourd’hui dans les musées.

Plus tard en 1945 Jean Dubuffet invente le terme d’Art brut (10) pour désigner les œuvres créées par des personnes sans culture artistique. Ainsi, les productions des malades mentaux, ont intéressé très tôt les psychiatres, en particulier en Suisse, sans qu’ils ne les considèrent forcément comme des œuvres d’art. Aujourd’hui le très beau musée de l’Art brut à Lausanne expose ces créations comme telles.

           
         (8) Georges Braque                                 (9) Kurt Schwitters                     (10) Art brut. Lady MacBeth.
    la mandoline 1914 – collage                       Assemblage 1939_1944                   XXe siècle. signé SCR
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            Au début des années 1960 est apparu en Italie le mouvement Arte Povera fruit d’un positionnement artistique qui remet en cause l’industrie culturelle et la société de consommation, et utilise des matériaux récupérés. L’art pauvre pour faire pièce à l’art des riches (voir le prix de certaines œuvres contemporaines).

Par ailleurs un courant venu de l’Ouest américain invente le Land Art dans lequel des matériaux ( bois, pierres, cordes) sont organisés dans des espaces naturels et abandonnés à l’action destructrice de l’érosion (11). On peut en découvrir des œuvres tout près du Laverq au hameau de Vière (12) commune de Prads en Haute Bléone (réalisation de l’UNESCO Géoparc de Haute Provence).   

    (11) Bois flotté et galets-Tamas Kanya – Hongrie                            (12) Richard Nonas- Vière

           On constate que depuis l’utilisation de matériaux vulgaires par les premiers cubistes, un des courants de l’art contemporain a été un nouveau renversement après celui qui a conduit à l’art non figuratif. Cet autre renversement tient à l’utilisation de matériaux sans valeurs voir même très dévalorisés comme les déchets, là où auparavant on utilisait des matériaux nobles. Au Moyen Age on broyait des minéraux précieux de grande valeur pour obtenir des pigments pour la couleur. De même pour les panneaux de bois, les toiles, les pinceaux… Une branche de la création artistique a inventé le recyclage avant l’heure !

          Dans la suite de cet ensemble: objets des peuples premiers, bergers, princes cultivés, artistes contemporains, malades mentaux, artistes refusant la société de consommation, artistes américains très proches de la nature… la Victoire du Laverq (découverte alors que la vallée trouve un nouveau souffle) trouve sa place. 

         Cette évocation fera sûrement écho à vos propres pratiques de ramasseurs de belles pierres et de bois flottés. Le vallon du Laverq et ses flancs riches et variés en offrent une belle ressource dès que les balades en montagne seront possibles ce qui ne saurait tarder !

François

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