La monnaie-papier ne valait plus rien

L’histoire des habitants du Laverq ne peut être dissociée du contexte historique et des évènements plus généraux de leur temps. Les familles, comme partout, y ont subi les tumultes de leur pays. Exemple édifiant, deux actes de notaire évoquent les vicissitudes des COLOMB et des ARNAUD pendant la période révolutionnaire. Le 15 mars 1795 Joseph Colomb achète une terre à Mme Veuve Arnaud, celle-ci la lui reprend le 25 mars 1799.

Au hameau du Duc, sous la révolution vivait une des familles Colomb (ou Collomb). Charles Colomb était venu de Revel en 1731, à la suite de son mariage avec Marie Leautier, et ses fils Jean Baptiste et Joseph étaient restés. Joseph, le cadet, berger entre Provence et Laverq, s’était marié en 1769 avec Elisabeth Tron dont la dot comportait une maison au Duc. Leurs descendants quitteront le Duc au fil des générations, tous partis car la vie y était bien dure. Reste le souvenir et les témoignages écrits par l’un d’entre eux : l’Abbé Collomb, chanoine à Digne (1868-1947).

 

Hameau du Duc, Vallon du Laverq

Le 15 mars 1795 Joseph achète une terre au-dessus du Duc pour 500 livres, une belle surface de plus d’un hectare. Précision soigneusement notée dans l’acte : la vendeuse, Citoyenne Veuve  Arnaud, avait eu cette parcelle en tant que créancière de Jean Baptiste Collomb, le frère ainé de Joseph.

En effet Mme Agnès Honorat, veuve Arnaud est héritière des créances du notaire de Méolans, Me Jean Baptiste Honorat, qui était son frère. Tout le monde devait de l’argent aux notaires, les crédits étaient innombrables, on n’arrivait même plus à payer les intérêts. Les dettes pouvaient durer indéfiniment, transférées entre créanciers, ou d’une génération à une autre jusqu’à ce que le créancier soit payé avec un bien immobilier… Jean Baptiste Colomb avait donc trop de dettes et son cadet essayait de sauver le patrimoine familial.  

Mme Arnaud et ses enfants avaient besoin de liquidités en ces temps troublés ; son fils ainé Jean Baptiste Arnaud, notaire héritier de l’étude de Me Honorat a été inquiété pour ses positions politiques, bien que Républicain il n’était pas dans le bon parti au bon moment. Toute la famille de l’ancien notaire Honorat a été menacée sous la Terreur. Un procès diligenté par le district du département ordonna une perquisition au cabinet Arnaud le 5 janvier 1794. Jean Baptiste Arnaud a même émigré quelques mois, sans doute au Piémont.

Mais le vent tourne, on le sait bien. Jean Baptiste Arnaud est rayé de la liste des émigrés le 12 janvier 1797. Revenu à Méolans il reprend l’étude, et par un savant calcul « réajuste » les affaires de sa mère.

 papier-monnaie des années 1790, au bas les variations des cours image BNF

Joseph Colomb avait payé avec des assignats. C’était la loi, on ne sortait plus un écu d’or sans risquer d’être condamné, les pièces de monnaie avaient disparu. Les assignats ont rapidement perdu toute valeur. Une crise monétaire sans précédent a ruiné une partie de la bourgeoisie et affamé le peuple…Mais quelques années après, la bourgeoisie obtient de l’assemblée nationale le droit de révision des ventes d’immeubles réalisées avec les assignats.

Le 25 mars 1799, Me Jean Baptiste Arnaud calcule la « juste valeur » de la terre vendue : les 500 livres de Joseph Colomb sont devenues 500 francs et les assignats donnés en paiement,  » d’après la loi du 19 floréal an 6″ et selon un magnifique tableau officiel départemental, ne valaient que 80 francs. Joseph a le choix : ou il paye la différence pour garder la terre, ou il « revend » la terre pour 80 francs à Mme Arnaud. Bien sûr il ne peut pas payer la différence, et signe pour la revente !

 

 

La famille Arnaud a retrouvé son patrimoine, mais certainement pas les Colomb : à qui réclamer une quelconque réévaluation monétaire ? L’égalité est un principe révolutionnaire bien difficile à appliquer.

 

Sources : AD04, Photos en ligne sur notre site 2E12231 M20 012 et 2E12200 E1062 030 et 031

Marie-Christine

Partager l'article sur Facebook