La longue histoire de la cabane pastorale de Plan Bas

Cette vieille cabane pastorale est antérieure à la construction en 1894 de la maison forestière où durant une vingtaine d’année a vécu le garde forestier et sa famille pour organiser et superviser la reforestation du haut vallon (1.5 million d’arbres mis en pépinière et plantés) dans ce vallon de la Blanche

Depuis quelques années elle subissait les aléas des vieux bâtiments abandonnés : humidité, cheminée et un pan de toit en très mauvais état, dégradations diverses.

En 2017, la commune et l’association du Laverq ont proposé à l’ONF, gestionnaire du domanial et des bâtiments, de leur louer cette ancienne cabane pastorale  pour une durée de 9 ans, et se sont engagés pour réaliser à leur frais une série de travaux et ensuite de la laisser ouverte pour accueillir les randonneurs qui auraient besoin d’un abri de secours. En même temps l’ONF s’engageait à reprendre et consolider le conduit de cheminée

Les travaux de restauration de la cheminée , la révision complète de la toiture y compris la reconstruction complète du pan est a pu se réaliser en 2017 et se sont poursuivis en 2018. Une belle restauration pour le plus grand bonheur des randonneurs.

Un lourd linteau en pierre taillée, de la pièce voutée du rez de chaussée, gravée « 1724 » a été retrouvée et sauvée.

Placée en linteau de cheminée elle évoquera encore longtemps le passé de la cabane. Hélas le graveur ne nous a pas laissé son nom ni même ses initiales, c’est dommage. En général on n’apprécie guère les tags, mais on aime trouver la marque des bâtisseurs, des gravures rupestres ou même des graffitis anciens.

En 1724 les troupeaux de Provence transhument depuis bien longtemps et sont conduits comme chaque année dans les montagnes du Laverq, sauf exception de guerre ou d’épidémie.

Les bergers qui passent 4 à 5 mois dans la montagne ont besoin d’un abri. Les diverses archives conservées confirment la construction d’une « cabane de La Blanche » par les Lavergans. Au 18ème siècle il n’y a plus de seigneur dans la vallée, et les moines de l’Abbaye ont rejoint Boscodon, les communautés de Méolans et Revel sont copropriétaires des montagnes de Bernardèz, Gautier et Vautreuil, tandis que la montagne de La Blanche appartient à deux « Confréries » plus ou moins distinctes suivant les années : Confrérie du Laverq et Confrérie du Saint Esprit de Méolans, cette dernière étant bien plus importante et pérenne que la première. Les Confréries sont des associations de paroissiens à vocation essentiellement religieuse mais aussi sociale et économique. Elles peuvent gérer des biens de l’église ou des communs. Les limites de compétence entre la Communauté et les Confréries sont assez floues et fluctuent, notamment en fonction des budgets… A la tête de la Confrérie est élu un laïc dénommé «moderne Prieur», il est assisté d’Officiers, les décisions sont prises par délibération.

 

 

Les droits de pâturages dans les montagnes communes font l’objet d’une adjudication par délibération pour plusieurs années, puis un contrat est signé, dénommé « arrantement (1)» de la montagne. Toutes les délibérations et contrats du 18ème siècle qui nous sont parvenus concluent à une adjudication globale à un « Baïle » de Provence c’est-à-dire un Maître Berger, un entrepreneur de transhumance, venant notamment d’Arles, de Lambesc, ou d’Eyguières.

 

 

Les droits et devoirs de chaque partie au contrat sont clairement définis. Dans le contrat du 19 mai 1704 signé pour 4 ans, il est bien précisé que la Confrérie du Saint Esprit de Méolans doit construire une cabane pour abriter les bergers « et les fromages qu’ils y feront »… dans le délai d’un mois, ce qui semble un délai un peu court pour construire une belle bâtisse en pierre sur cave voutée, et aucune précision n’est donnée sur son emplacement. Le contexte du moment exigeait certainement un réaménagement après les guerres franco-savoyardes et surtout l’occupation dévastatrice des armées de Louis XIV.

On retrouve une « cabane de La Blanche » citée dans les contrats ultérieurs. La cabane fait toujours partie de la location, et on précise bien sans supplément de prix, le « cabanage » n’est pas dû à la Confrérie en sus du prix convenu de l’arrantement.

Le premier des droits accordés au Baîle Berger ferait frémir nos gardes des Parcs protégés : il pourra introduire le nombre de bêtes qu’il voudra, « gros ou menu bétail » quand il voudra. Par contre il doit les faire dormir dans les « jasses accoutumées », et ne pas sortir des limites du commun. Interdiction même d’aller chez des particuliers pour « engraisser leurs terres ». Le tout sous réserve d’une caution puis de deux paiements annuels, le premier à l’entrée des troupeaux en montagne et le second en septembre. Une clause de suspension du contrat en cas de « malheur de guerre » ou d’interdiction de transhumance permet au berger de ne payer qu’au prorata du temps passé dans le Laverq en ces cas de force majeure. La Confrérie a donc dû subir des années plus ou moins fructueuses.

Tous les contrats ne nous sont pas parvenus, on aurait bien aimé savoir qui était dans la montagne de La Blanche en 1724 mais ce ne sera peut être jamais possible.

En 1722 c’est le Sieur Joseph LEAUGIER Baîle Berger « de Provence » sans plus de précision, adjudicataire depuis 1719, qui est redevable du solde de l’année soit 167 livres 1 sol 2 deniers à la Confrérie du Saint Esprit, au titre de la montagne de La Blanche, représenté par les Sieurs Baîles François DEBERQUI et Jean DUMAS. Ce sont eux qui ont dû affronter la terrible épidémie de peste de 1720 à 1722 et les interdictions de circuler… Les 4 montagnes pastorales : La Blanche, Bernardèz, Gautier et Vautreuil avaient été adjugées ensemble pour 800 livres annuelles.

 

En 1725 l’adjudication n’est pas sans complication.

A la lecture d’une délibération de la Communauté de Méolans du 4 novembre 1725 on apprend que les finances sont dans le rouge. Les créanciers prêteurs (rentiers et rentières, notaire et même le prêtre…) menacent de procès pour obtenir le paiement de leur rente annuelle. Il y a plus de 2250 livres d’emprunts et dettes. Le pont sur l’Ubaye penche dangereusement et doit être réparé.

Les habitants réclament une tournée de médecin tous les 15 jours au frais de la Communauté « comme cela se faisait avant » (et oui, déjà une ébauche de Sécurité Sociale à Méolans !)  Et on attend toujours la caution de l’arrantement des montagnes. C’est Claude AMAVET fu Antoine qui a obtenu le 30 septembre les adjudications pour les 4 montagnes au nom du MARQUIS DE LUBIERES, Conseiller au Parlement de Provence (on peut voir les ruines de son château à Eyguières…) pour la rente annuelle de 825 livres pendant 6 ans. Mais aucune caution n’est parvenue, pas même une procuration. On lui accorde un délai jusqu’à la fin du mois de novembre, pas plus. Pour le pont on va s’associer à la communauté de Revel, et pour le médecin ce n’est pas possible du tout…. La semaine suivante les Officiers des Confréries du Laverq et du Saint Esprit se réunissent à nouveau car le Sieur Pierre DU COUP Baîle Berger de Lambesc a surenchéri « Du sixième en sus » et donné procuration valable à Joseph GISLE fu Antoine. 

Il prendra les alpages de La Blanche pour 9 ans au prix de 412 livres 17 sols 4 deniers, à compter de 1726. L’acte d’arrentement est signé André HERMELIN fu Joseph prieur de la confrérie du Laverq, on se porte fort pour le prieur de la confrérie de Méolans Pierre GISLE fu Louis…

 

Ce système d’exploitation collective d’un patrimoine commun a perduré jusqu’à la Révolution. Malheureusement il nous manque les livres de compte pour suivre les aléas financiers des montagnes pastorales, et préciser les difficultés de chaque époque.

La cabane de La Blanche figure sur le cadastre « napoléonien » de 1815. Elle devient plus tard fin 19ème « Cabane Forestière de Plan Bas ». 

Ces terrains et cette cabane ont été acquis par l’Etat à l’amiable à M. Plaisant Léon par acte du 22 juin 1892, pour le massif de La Blanche et pour 1316 ha 27 a 29 ca.

A partir de cette date le service d’élite du RTM (Restauration des terrains en montagne),de l’Administration Forestière, construit deux grands bâtiments (maisons forestières, dont une a déjà disparu) pour abriter le garde forestier et les ouvriers et le matériel.

 Le RTM met en place une pépinière et replante la montagne.

C’est la « Cabane » tricentenaire de construction traditionnelle qui affrontera au mieux le troisième millénaire…  

 

Marie Christine

 

(1) Arrantement = Terme utilisé à l’époque pour désigner un contrat de location