Jean Pierre GILLY, matelot

Jean Pierre GILLY de SAINT BARTHELEMY est devenu Chevalier de la Légion d’Honneur.

Pourtant rien ne le prédestinait à un tel honneur. Il n’était pas né noble gentilhomme mais fils d’un modeste agriculteur du hameau de Saint Barthélémy à Méolans.

Il naît le premier septembre 1780, dernier fils de Jean Baptiste et Marthe GILLY. Et il n’arrive pas tout seul mais avec une sœur jumelle Marie Françoise. Déjà beaucoup d’enfants dans la maisonnée, et même de grands enfants… Très tôt orphelin, il se forme au métier de garçon boucher et commence à travailler à Barcelonnette.

A 20 ans il mesure 5 pieds 2 pouces, soit 1m68 ce qui est assez grand pour l’époque. Il est châtain aux yeux gris et son nez est plutôt effilé, son front découvert. Pas de signes particuliers, il n’a donc pas le visage marqué par la petite vérole comme bon nombre de conscrits.

Volontaire ou pas, Jean Pierre devient soldat en avril 1802. Comme des millions d’Européens de son temps le voilà parti pour de longues et pénibles années de guerre.

S’il avait rêvé de voir un jour la mer, son souhait va être exhaussé, il devient « matelot à 21 francs ». Je ne saurai vous dire sa fonction à bord. Il y a des matelots à 21, 24, 27 ou 30 francs, des mousses à 9 francs et des aides canonniers à 42 francs…
Il embarque trois mois sur un vaisseau de 74 canons pris aux Anglais : HMS Hannibal, devenu L’Annibal, puis 6 mois sur une frégate La Sibylle. Première destination bien lointaine et pénible : Cayenne puis Saint Domingue. Les troupes françaises vont réprimer les  révoltes : transport de troupes, interventions contre les insurgés. Epidémies de fièvre jaune et malaria s’ajoutent au manque total de ravitaillement, l’expédition sera désastreuse.

Le 6 Janvier 1803 le matelot GILLY passe à bord du « Duguay-Trouin », vaisseau du nom d’un célèbre corsaire. C’est un magnifique 74 canons, jaune et noir, fleuron de la construction navale française qui était sorti de l’arsenal de Rochefort en 1801… mais il vient de s’échouer et a du s’alléger de quelques canons pour repartir, il n’en reste que 58. Il a subi d’importants dommages. Et a été percé de part en part par 2 boulets. On doit écoper constamment dans la cale à cause d’une voie d’eau permanente, les plaques de cuivre qui recouvrent sa coque ayant été abimée. Il reste très peu de vivres à bord. 

Le Duguay-Trouin poursuit néanmoins sa mission quelques mois puis rejoint l’Espagne alliée, il arrive à La Corogne le 3 septembre 1803 où il est d’abord mis en quarantaine. Là il va attendre vainement des réparations et du ravitaillement avec 672 hommes à bord, « et 60 nègres ». Il se trouve immobilisé de longs mois avec d’autres vaisseaux au nom prestigieux, « Fougueux, Redoutable, Héros »…

Le retour en France tarde, quand l’escadre française peut enfin repartir elle sera prise au piège de la tristement célèbre bataille de Trafalgar le 21 octobre 1805. Le Duguay-Trouin fait partie de l’avant-garde, sa première canonnade dure 40 minutes, il doit virer vent devant en s’aidant de ses canots. On imagine la détresse des hommes à bord de ces canots, ou même sur le bateau. La bataille dure une journée entière, tourne au désastre, se termine par des pertes énormes et a peut- être changé le cours de l’Histoire. 

Fortement endommagé, le vaisseau a ordre de rallier Rochefort, il essuie encore une tempête et le 4 novembre 1805 résiste héroïquement aux bordées anglaises devant le Cap Ortegal. Mais dans cette bataille sanglante le grand mât s’abat sur la batterie, et le commandant est tué par un boulet. Le vaisseau est arraisonné, les hommes sont faits prisonniers.

Les matelots français sont emmenés à Plymouth, et conduits vers les prisons de Mill Bay.

Le voyage sera très pénible sur leur vaisseau en ruine, ils doivent écoper sans cesse. La tragédie n’est pas finie, on n’échangera que les hommes invalides ne pouvant plus combattre, les autres vont être emprisonnés  dans les « pontons » : bateaux démâtés servant de prisons flottantes où des centaines d’hommes sont entassés dans la cale, dans des conditions absolument inhumaines. Le matelot Gilly va y rester 9 ans, jusqu’à la paix de 1814 !!!  Sa seule chance : l’armée sait qu’il est prisonnier et non « disparu ».

Le vaisseau lui aura une nouvelle et longue vie : vite réparé par les anglais il devient HMS Implacable (His/Her Majesty’s Ship Implacable), un des plus beaux bâtiments militaires de Méditerranée, puis bateau école, avant d’être coulé en Manche en 1949 avec tous les honneurs, et toujours anglais….

Jean Pierre GILLY rentre enfin en France en 1814. Il est vivant, alors que beaucoup d’autres jeunes gens ne reviendront pas. A Méolans comme ailleurs on enregistre les décès des soldats en Allemagne, en Italie, en Espagne. Souvent les corps des jeunes gens ont disparu, les familles attendent des années le verdict de l’armée qui veut s’économiser une pension, ou sont obligées d’engager des frais de justice considérables.

Mais pas de répit, Napoléon est revenu pour « cent jours ». Le 15 Juillet 1815 c’est la grande levée d’hommes, tous les soldats sont rappelés, et un contingent de nouvelles recrues est obligatoire dans chaque commune pour la garde nationale. Pas de volontaire à Méolans, le conseil municipal doit désigner d’office 6 jeunes gens « les moins nécessaires à leur famille ».

Jean Pierre repart le 15 Juillet 1815 dans les Chasseurs Royaux de Provence, plus tard incorporés dans les Chasseurs du Cantal, et cette fois plus de marine mais un régiment de chasseurs à cheval. Il deviendra Brigadier puis Maréchal des Logis, Sergent, « Sous Officier Sédentaire ». Les conflits sont incessants et il est encore envoyé en « expédition d’Espagne de 1822 ». Certainement encore beaucoup de souffrances, mais pour son dossier militaire : « aucune blessure ». Le retour à la vie civile ne doit plus lui sembler possible puisqu’il signe plusieurs rengagements successifs.

 

 

 

 

Une prestigieuse décoration l’a peut être encouragé. Le 16 Octobre 1823 il est nommé Chevalier de l’Ordre Royal et Militaire de la Légion d’honneur, suprême récompense à l’époque. Quand l’Ordre de la Légion d’honneur est réaménagé en 1830, il signe le nouveau serment, à 50 ans donc. Son unité est à Metz, impossible de vous dire s’il est revenu à Méolans, et s’il a eu une retraite heureuse ou une triste fin de vie avec d’autres grognards.

 

 

 

 

Pas de descendants connus pour nous informer.

Il n’a pas été le dernier français vétéran de Trafalgar : celui-ci fut un matelot de Hyères, Emmanuel Louis CARTIGNY, mousse de 14 ans sur le Redoutable, prisonnier aussi 9 ans sur les pontons anglais, mort centenaire juste avant une visite de la Reine Victoria sur la côte. Ne pouvant le rencontrer, elle a acheté une photographie de lui…

Si la Reine d’Angleterre salue nos vétérans, nous pouvons bien consacrer quelques lignes à nos soldats !

Marie Christine

Sources et illustrations

  • La vie houleuse du Duguay-Trouin par Yves Boyer-Vidal,  Marines Editions
  • Archives base Leonore pour la Légion d’honneur