Du vin à Méolans-Revel

« Les vignes,  elles courent dans la forêt
Le vin ne sera plus tiré… »

On a vendangé et produit du vin au Lauzet-Ubaye et jusqu’à Méolans-Revel. Des vignes sauvages courent encore au bord des champs, et grimpent dans les buissons.

Il ne faut pas imaginer les versants de l’Ubaye garnis de ceps comme la Combe de Savoie, le Val d’Aoste ou Remollon, plus proche, mais la vigne a fait l’objet de soins très attentifs dans des petites terrasses le long de la rive droite de l’Ubaye, atteignant l’altitude record de 1000 à 1200 mètres.

Record d’altitude disputé à d’autres communes de la région comme L’Argentière La Bessée, ou Colmars les Alpes dont le musée conserve le souvenir des dernières vendanges et mise en bouteille au XXème siècle.

 

Les archives des XVIIème et XVIIIème siècles témoignent d’une petite production de vin destiné à la consommation locale.

Les vignes sont consignées sur les anciens cadastres. Elles sont cultivées sur Revel au « quartier des vignes » près de La Fresquière, à Chaudon ou au Millas.

 

 

Sur le cadastre de 1702 le fils du notaire César SICARD du Martinet déclare une vigne au Millas,  avec 6 autres parcelles et maison. La vigne y est « allivrée » pour 102 livres, la maison et son terrain attenant pour 216 livres, sur un total général de 899 livres.

Cette cote correspond à notre valeur locative fictive actuelle et détermine l’impôt foncier.

La vigne est le privilège de quelques familles et des notables, la viticulture étant déjà très règlementée et taxée, et nécessitant beaucoup de travail et de moyens.

En 1731 la plantation de vignes est même très strictement limitée dans tout le royaume, les terres doivent être réservées en priorité à la culture de céréales.

 

 

 

 

Les transactions sont nombreuses, on vend et achète des vignes,  on les échange et les offre en dot. Les exemples sont nombreux.

Le Sieur TROUCHE achète un « canton de vigne » aux frères ALLEMAND, Me DERBEZ et BLANQUY négocient leur canton.

La famille MARTELLY se réserve un droit de passage sur le chemin des vignes pour accéder à son vignoble. 

 

La « vigne MAURINE » de la famille MAURIN s’échange avec le Sieur VINATIER, nom prédestiné… Suzanne HONNORE reçoit en dot une « troisième partie des fruits » de la vigne de son père…

La Confrérie de Méolans possède aussi son « vignoble » et le fait exploiter.

 

 

 

Les notables sont donc propriétaires de vignes à Revel, mais aussi au Lauzet et à Ubaye, notamment au hameau de Roche Rousse, comme le curé SICARD ou le notaire de Méolans.

C’est par l’office de celui-ci que les Sieurs BERAUD marchand et LYONS maître chirurgien de Barcelonnette achètent en 1739 la Vigne Grande du «Sieur Jean Louis HERMITE Seigneur d’Ubaye », sise à Roche Rousse au bord de la rivière Ubaye…

 

 

Dans les contrats ou testaments qui prévoient des pensions, le « meilleur vin de ma vigne » complète la rente de grains, huile et fromage. Il se quantifie alors en « charge », mesure de capacité qui varie en fonction de chaque lieu.

En 1706 François TROUCHE lègue à sa femme une charge de son vin,  « mesure de Revel », plus une de ses vignes et même un tonneau, le reste du vignoble sera pour ses frères… 

En 1643 Me Jehan Anthoine GISLE de St Barthélémy léguait 3 charges de vin de sa vigne par an, alors que le notaire MARTEL du Lauzet peut en prévoir 6 charges en 1708. La production de vin devait être assez abondante puisque la charge est une mesure de capacité très variable, mais toujours assez  importante. La charge d’Embrun par exemple équivalait à 79,47 litres, et la charge de Gap à 98,58 litres.

Si le « vin de ma vigne » ne suffit pas pour la pension, on précise du « vin de Remollon » en remplacement.

 

Tous ces petits cantons de vigne sont soigneusement entretenus et protégés. Les Conseils de Communauté  délibèrent des amendes à infliger à ceux qui laissent leur bétail pâturer dans les vignes, même après les vendanges : « cueillir l’herbe » y est interdit, surtout à cause des éboulements.

Les chèvres sont particulièrement indésirables. Comme partout, deux siècles de délibérations et de « capitulations » règlementent l’élevage des chèvres, pour prévenir les abus préjudiciables.

 

 

 

Un grand cru, ou une horrible piquette ?

 

 

Quelques notes du notaire Honorat sur un feuillet de fin de registre nous donne la cote du millésime 1740 !

Comme souvent c’est une situation extrême qui fait l’objet d’une consignation : on y apprend que « Revel et Le Lauzet n’ont pas vendangé attendu que les raisins étaient gelés, et ils les ont laissés sur les vignes ». 

 

 

 

Maître Honorat  a quand même commencé sa vendange à Ubaye le 17 octobre…mais  « personne n’ayant voulu boire du vin que j’ai commencé à décuver le 7 novembre »… puis le 1er mai 1741  « il a neigé et gelé tous les arbres et vignes pendant trois jours ».

Cela ne le décourage pas et le 7 mars 1743 il écrit « ai commencé à charrier du fumier pour les vignes pendant trois jours avec mes quatre mulets : 126 sacs de fumier d’écurie, 28 sacs de fumier de pigeons et 50 sacs de fumier de l’écurie de Roche Rousse »…

 

Bonne ou mauvaise, la production locale ne suffit pas, or le vin est une boisson de plus en plus appréciée et en vogue au XVIIIème siècle. Il faut acheter le vin ailleurs et c’est très compliqué.

La vente de vin est déjà très règlementée et lourdement taxée. On connaît bien la gabelle du sel, mais il y aussi la gabelle du vin, du pain, de la viande : de lourds impôts indirects.

L’évêque perçoit aussi une dîme en nature sur les raisins. Le commerce du vin est sous haute surveillance. Et puis le transport coûte très cher…

 

C’est le Conseil de Communauté qui délivre à l’enchère, et à un seul responsable, le droit de vendre du vin sur place : la « débite du vin » est concédée, ce qui garantit un meilleur prix de vente et le paiement des taxes. A Méolans en 1706 c’est le cabaretier Noé BOREL fils d’Honoré qui est désigné comme seul autorisé pour le commerce de détail du vin, aux habitants ou gens de passage. Il s’engage à le vendre « au même prix qu’à Barcelonnette ».

 

 

Personne ne peut vendre du vin, du pain ou de la viande, même de sa production, sous peine d’amende dont une partie sera reversée au cabaretier lui-même. A noter que l’on autorise l’adjudicataire pour le vin de Remollon et pour le vin de Provence : on distingue encore une fois les deux.  

 

La vente du vin de Remollon a été très tôt protégée par le Roi de France, les habitants des environs de Gap se plaignant de l’importation des vins du Piémont avaient trouvé un argument essentiel : seule la vente de vin pouvait leur permettre de payer leur contribution au Roi, s’en suivit un arrêt royal de 1715 surtaxant l’importation de vin piémontais pour protéger leur commerce…

 

 

A noter que dans certaines communes les notaires ont pu être adjudicataires de la vente de vin, ils sont appelés alors « gabeliers du vin », et s’enrichissent considérablement.

Quelques maisonnées seulement disposaient de réserve : de rares « tonneaux à vin » sont cités dans les successions et inventaires, et le curé du Laverq a eu sa « cave à vin » au presbytère.

 

En 1731 Joseph DERBEZ de Revel possédait 3 tonneaux dont le plus grand de 16 «brocs » et détail de luxe « cerclé de fer ». Dans d’autres inventaires il y a des brocs d’une ou de deux « brochaies », autres mesures locales. Toujours dans ses petites notes personnelles, on apprend que le notaire Me HONORAT achète du vin de Cotignac dans le Var. Vu les aléas des vendanges de la vallée, ce n’est pas surprenant…Il l’achète par quantités de 27 à 65 «brocs » et « remplit le gros tonneau de la maison », au total 138 brocs en 1741. Chez le notaire le train de vie n’était pas le même que chez Joseph DERBEZ !

 

Cette petite  viticulture locale a disparu avec la modernité. Une « société agricole et viticole d’Ubaye » perdurait encore au début du XXème siècle à Ubaye. Même si les ceps avaient pu résister au « grand hiver », au mini âge glaciaire et au  phylloxera, ils ne pouvaient plus produire en concurrence avec les nouveaux marchés du vin qui profitaient de toutes les innovations techniques de commercialisation et transport… Des plants de vigne abandonnés sont devenus « sauvages » et persistent sur les coteaux à l’adret, la vigne a résisté à  tous les hivers rigoureux. 

On peut admirer quelques belles treilles dans la vallée de l’Ubaye, comme par exemple au hameau des Herbès de Revel …

Avec le réchauffement climatique, de nouvelles vendanges s’annoncent peut-être ?

 

Marie Christine

Photos : Lucien, Roland

 

 

Sources illustrations et registres:

Les buveurs de vin, Jacques Autreau, Musée du Louvre
Le foulage du raisin, enluminure de Jean de Montluçon, BNF
In der Studierstube, Eduard Grützner, wikipedia
Archives Départementales des Hautes Alpes, bibliothèque cote 8° pièce 6260.
Archives Départementales des Alpes de Haute Provence :
       Fond notarial Honorat
       Registre cadastre (ou terrier) de 1702
       Les photos sont accessibles ici : https://registres.laverq.net