Du Laverq à l’Italie et inversement

A Barcelonnette, une plaque apposée en 1965 sur le moulin Chabre rappelle la conclusion des Accords de Saretto passés entre les résistants de l’Ubaye et du Piémont.

Ces accords avaient été initiés par le Pacte de Barcelonnette, qui fut signé le 22 mai 1944 par les délégations des deux pays au Moulin Chabre, haut-lieu de la Résistance à Barcelonnette. Le 30 mai 1944, ce Pacte est entériné et formalisé par deux accords, militaire et politique, signés à Saretto, dans la haute vallée de la Maïra en Italie. A l’entrée de ce village, un panneau commémore l’événement.

Pour les résistants italiens, à la recherche d’une reconnaissance politique, il était important de déclarer qu’il n’y a entre les peuples français et italiens aucune raison de ressentiment (…) pour le récent passé politique et militaire, qui engage la responsabilité des respectifs gouvernements, et non pas celle des mêmes peuples, tous les deux victimes des régimes d’oppression et de corruption. Ils affirment ainsi la solidarité et fraternité franco-italienne  dans la lutte contre le fascisme.

Pour les maquisards français, il était essentiel de mettre au point l’élimination des garnisons allemandes, de bloquer les passages des armées sur le col de Larche et de compter sur l’entraide militaire pour les actions futures.

Les négociateurs voyaient d’ailleurs plus loin que l’histoire immédiate, puisqu’ils considéraient que ces accords étaient une nécessaire phase préliminaire de l’instauration des libertés démocratiques et de la justice sociale, dans une libre communauté européenne ! Des années d’avance… Au-delà des contingences militaires du moment, ces hommes de Saretto pensaient déjà à une Europe nouvelle et espéraient fonder un avenir meilleur sur une entente réciproque des deux versants des Alpes…

 

Les plus hauts responsables des maquis bas-alpins appliquent leur signature sur ces accords : Max JUVENAL alias Maxence chef de la R2, son adjoint en chef Maurice PLANTIER et Jean LIPPMANN alias Lorrain, fondateur du maquis du Laverq, devenu alors délégué de la R2 en Piémont. Du côté italien, c’est le commandant Duccio GALIMBERTI, venu en personne à Barcelonnette, puis Livio BIANCO, délégué du Comité de Libération National en Piémont. LIPPMANN, GALIMBERTI et PLANTIER seront atrocement exécutés par les allemands avant la fin de la guerre.

Conclure ces accords avait nécessité plusieurs rencontres sur les crêtes frontières, aux cols du Sautron (2685 m) et des Monges (2542 m). Longues marches dangereuses de nuit, rencontres chaleureuses. La Résistance retrouvait par là les très anciens sentiers des contrebandiers et des migrants italiens venant chercher en France une vie meilleure.

 

Les maquisards du Laverq ont pu ainsi aller chercher en Mai 1944 les armes nécessaires pour contribuer à libérer la vallée. Claude Lorrain en a fait un récit quasi héroïque, publié par la Sabença de la Valeia, dans lequel il raconte les 20 heures de marche extrêmement dures, la neige tardive, le froid, la traversée risquée de la route à Larche, le poids terrible des armes sur le dos. Le petit groupe, qui traverse une zone très surveillée, ramènera notamment quatre mitrailleuses Fiat, leur support et leurs munitions. Elles serviront lors des combats du Pas de la Tour sur la route du Lauzet le 9 juin 1944.

Une coopération entre partisans italiens et français s’établit aussi dans les Alpes Maritimes.

Des massacres de civils ou de résistants ont eu lieu des deux cotés de la frontière, certains le même jour.

 

La traversée des cols entre Piémont et Ubaye, une vieille histoire

Les échanges entre résistants s’inscrivent dans l’histoire : le Piémont Italien et l’Ubaye ont une très longue histoire d’échanges et de passages…dans les deux sens.

Depuis des siècles, les bergers piémontais traversent la crête vers les pâturages provençaux, et une multitude de commerçants se croise.

 

Photo site Ubaye-en-cartes

Le tracé des chemins change bien moins que celui de la frontière. Du temps de leur appartenance à la Savoie, les Ubayens étaient attirés par leur capitale Turin. Les relations internationales furent même une histoire de famille entre le roi de France et ses cousins. De nombreux Piémontais sont venus chercher un travail saisonnier ou sédentaire chez leurs voisins. Même si la frontière se militarise plus tard au 18ème puis 19ème siècle, l’Ubaye continue à accueillir nombre de migrants de Cuneo et de ses hautes vallées. Ainsi le col du Sautron est emprunté à pied par tous les temps pour franchir la crête frontière. En 1890, un jeune officier chasseur alpin écrit : Au printemps ce sont de longues caravanes d’hommes, de femmes et d’enfants qui viennent s’embaucher, pour la saison, sur le marché de Barcelonnette. Passage dangereux : 34 morts enregistrés cet automne là ! Beaucoup de nos voisins s’embauchent dans les campagnes, sur les chantiers, et même rachètent des fermes délaissées quand ils le peuvent, et s’installent. Ils deviennent des Ubayens comme les autres…

Hélas il est bien regrettable de devoir préciser que, vers la fin de la guerre, le haut commandement des forces régulières françaises méprisa totalement les partisans italiens et les espoirs exprimés par les accords de Saretto. Il faudra attendre encore plusieurs années avant que la conciliation et l’entente entre les deux pays ne triomphent.

Depuis la Libération, la grande place de Cuneo se nomme Place Galimberti.

 

Aujourd’hui l’Europe s’est construite tant bien que mal, mais il est toujours  important de garder à l’esprit les espoirs des résistants de Saretto pour les générations futures. A Cuneo une épigraphe poétique de Piero Calamandrei gravée dans le marbre commémore « ce serment juré entre des hommes libres qui par dignité et non par haine s’assemblèrent volontairement, décidés à racheter la honte et la terreur du monde… ».

Le monument de Barcelonnette en hommage aux résistants rappelle les accords de Saretto.

 Mireille et Marie-Christine