Des orphelins au hameau des Reynauds

 L’histoire des fils de Julien Reynaud fu Antoine du hameau des Reynauds est tout à fait particulière. Contrairement aux traditions, c’est l’ainé Jean Baptiste qui est parti, et Dominique, un petit cadet, qui est revenu dans la maison du père, a repris le patrimoine familial et assuré une belle descendance à sa lignée.

 En 1695 les six enfants de Julien et Magdeleine Reynaud se retrouvaient orphelins, quelques années seulement après le décès de leur grands-parents.  Il faut dire que c’était une bien mauvaise période, la guerre avait ravagé la vallée en 1692 et amené des épidémies ; de plus un mauvais temps exceptionnel avait anéanti les récoltes de 1693 et 1694. Les trois frères et trois sœurs furent placés sous la tutelle de leurs oncles résidant à proximité, aux hameaux du Duc, du Chastel et des Sastres.

L’ainé des garçons c’était Jean Baptiste, et suivant les testaments coutumiers de l’époque, il héritait du patrimoine familial mais devait fournir un pécule à ses frères et une dot à ses sœurs. Les biens des parents étaient conséquents, ils possédaient deux maisons aux Reynauds, qui en comptait cinq, un vieux bâtiment aux Martels, et plusieurs terres dans le Laverq.

Quelques années passent et Jean Baptiste, encore mineur, épouse Honorade Reynaud fille de Paul en 1699. Son beau-père sera donc associé aux tuteurs pour la gestion de ses biens. Pour l’installation du jeune couple le conseil de famille arrête les comptes de tutelle, sous l’autorité du baïle local, l’élu local qui est juge des affaires familiales. Jean Baptiste conteste l’inventaire des biens de ses parents fait 5 années auparavant, des choses n’ont pas été comptées. Il est question de deux bagues en or ayant appartenu à sa mère et disparues, de provisions : chair salée, fromage, vêtements…peignes à carder la laine, cuir d’une demie vache pour faire des souliers non inventorié alors qu’on lui retient des frais de souliers pour les six pupilles…

Un acte de quittance est finalement arrêté le 23/11/1700, au deuxième jugement, il détaille l’actif et le passif des pupilles. C’est un acte très intéressant, qui nous éclaire sur la vie matérielle des familles à cette époque et mérite qu’on s’y attarde un peu, on y découvre quelques prix très étonnants. (Voir extrait en annexe). Les terres et les deux maisons des Reynauds figurent au cadastre de 1702 en 14 lots, sous la cote de Jean Baptiste.

  Jean Baptiste perçoit si peu de numéraire que l’installation des jeunes n’est pas facile au point de vue économique, déjà deux mois après le contrat de mariage il faut vendre les Martels au voisin.  En 1701, quand sa sœur Catherine se marie, Jean Baptiste ne paye pas la dot, puis dettes et impôts vont s’accumuler.

 

 

 

Alors vers 1707 il quitte le Laverq et part « commercer », le terme de « colporteur » n’était pas encore employé. Son jeune frère Dominique fait de même.

Dans le vallon du Laverq les départs sont nombreux, l’émigration n’est pas seulement saisonnière, elle est souvent définitive et lointaine.

Dans cette famille Reynaud il y a déjà les frères Domenge et Louis marchands à Carcassonne en Languedoc, pays étranger.

Souvent les départs se font vers les grands centres textiles car le commerce des laines et tissus est une spécialité locale. Notre  » Jean Baptiste fu Julien » part vers Carcassonne et Limoux, où se fabrique la toile la plus répandue : le cadis de Languedoc. Il part avec son oncle maternel homonyme : Jean Baptiste Reynaud, « fu Antoine ».

 

Jean Baptiste ne reviendra jamais.

 

 

Honorade la jeune femme de Jean Baptiste est restée au Laverq, elle met au monde son premier enfant, un petit Antoine qui est baptisé le 2/11/1707. Le curé nous précise bien dans l’acte de baptême que son mari Jean Baptiste est absent depuis au moins 8 mois « à ses yeux », mais 8 mois cela doit arranger tout le monde.

L’oncle revient avec une procuration notariée de Jean Baptiste datée du 9/02/1707 à Carcassonne, pour gérer le patrimoine de son neveu. A cette occasion on achète un broc de vin au notaire pour un écu, toujours sur le compte de Jean Baptiste, mais plus important, on va consulter le sieur Caire avocat à Barcelonnette pour connaître la « juste valeur » de la procuration, il faut être sûr de ce que l’on peut faire avec cet acte.

La situation aux Reynaud s’est fortement dégradée, les terres ne sont plus cultivées, les dettes se sont accumulées, les sœurs se marient et attendent leur dot, le dernier petit frère est mort.  Alors on vend d’abord quelques terres dès 1708, puis une maison des Reynauds est mise à l’enchère en 1711. Ce sont les voisins qui achètent à crédit. Il faut souligner les difficultés de l’époque : la vallée reste au cœur des conflits politiques entre Savoie et France, les réquisitions sont incessantes et les impôts très lourds, le « terrible hiver » de 1709 a entrainé des famines partout.

Les parents d’Honorade décèdent, le curé lui prête un peu d’argent et lui fournit du blé, l’oncle lui achète une faux et des souliers. Les ventes de parcelles se poursuivent en 1712, les deux frères sont toujours absents. Dominique est toutefois réapparu à ses 19 ans en 1708 pour toucher le premier versement du pécule prévu dans les testaments de ses parents, puis à nouveau « absent du pays » comme son ainé.

C’est en 1714 que Dominique revient au pays et s’y installe. Il est « subrogé » à son ainé Jean Baptiste, ce qui lui permet de vendre encore quelques terres pour 305 écus, et racheter les Reynauds pour 313 écus.  Il épouse Marie Honnoré, une veuve plus âgée que lui.

On ne connait pas le destin de Jean Baptiste, cependant on sait que son épouse Honorade et son fils sont décédés précocement, avant 1712. En effet une Dame Arnaud mariée à un marchand de Barcelonnette vient réclamer l’héritage d’Honorade par suite d’un testament d’Honorade enregistré à Cuneo en 1711.

Les Reynauds en 1925

Si cette subrogation juridique a été possible, c’est non seulement grâce aux testaments, mais aussi grâce au droit de « retrait lignager  » qui existait sous l’ancien régime. En effet le patrimoine familial était particulièrement protégé, les ventes rares et inhabituelles, souvent contraintes, alors il existait une sorte de droit de préemption accordé aux autres membres de la famille pour racheter à même prix les propriétés vendues. Le délai légal général n’était que d’un an, mais dans ces ventes les Reynauds avaient conclu avec un délai de retrait possible de 10 ans. Jean Baptiste disparu, le troisième petit frère Joseph décédé pendant son jeune âge, les droits de substitution et retrait revenaient à Dominique.

Dès 1715 Dominique sera sollicité de toute part pour des paiements, mais finalement il réussira brillamment son installation, puis sa vie publique. Il deviendra un véritable patriarche aux Reynauds.

Marie Christine,

photos collection Lucien Tron et dessin Martine Lubino

Sources : Archives Départementales des AHP, série 2E  

 

Annexe : Quelques prix extraits des comptes de tutelle. Source AD04 registre 2 E 12172 folio 330 Quittance du 23/11/1700 .(1 écu = 3 livres, et 1 livre = 20 sols)

  • 25 écus pour les sieurs consuls et leur gestion de la tutelle
  • 25 écus : 2 vaches et 1 bourrique
  • 20 écus 38 sols pour le notaire, crédit du grand père contracté en 1681
  • 16 écus : impôts 1 année + dime 2 ans
  • 16 écus : 5 charges de blé pour 1 an (400 kg environ)
  • 15 écus pour le mariage :dont une dispense, la robe nuptiale et l’habit du marié
  • 12 écus pour un valet pendant 1 an (c’est un cousin germain)
  • 11 écus 47 sols pour laine et toile pour vêtir les pupilles
  • 10 écus d’avérage (moutons)
  • 7 écus de sel
  • 5 écus de souliers
  • 2 écus et demi pour la quittance en cours
  • 2 écus pour l’école des garçons…etc.

AD04 registre 2 E 12173 folio 287V, vente du 5/08/1708 extraits, retenu sur le produit de la vente:

  • 16,5 écus pour la culture des terres par le voisin
  • 9,5 écus pour 1 vache
  • 1 écu 12 sols pour la faux et le cuir d’Honorade
  • 23,5 livres prêtées par le révérend Blanqui à Honorade
  • 20 sols pour le port de 2 lettres venant de Carcassonne
  • 1 écu pour le broc de vin (10 à 14 litres) acheté au notaire qui ne s’oublie jamais dans le partage d’un prix de vente…
  • Etc…
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