Des choux pour le fils cadet

Jacques « Dérbès » était maître maçon. Né à Revel, au hameau de La Chanenche, il s’était installé à Méolans en 1747 avec son épouse Isabeau Bourel, que l’on appellera plus tard Elisabeth Borel. Le couple avait pu acheter au frère d’Elisabeth la maison familiale, située dans le chef-lieu. Un petit jardin et une parcelle de terre au quartier de la Maure leur fournissaient quelques récoltes vivrières, indispensables même pour une famille d’artisan. Ils purent élever dignement cinq enfants, deux garçons et trois filles.

En 1776 leur fils ainé Jean Baptiste est devenu maçon lui aussi, il épouse Anne Marguerite PONS, de Rioclar. Le maître maçon transmet son patrimoine à cette occasion, il établit son fils et prend sa retraite en quelque sorte. Les parents donnent meubles et immeubles à leur ainé. Selon la tradition de l’époque Jean Baptiste versera une pension à ses parents, plus tard il devra doter ses deux plus jeunes sœurs et verser un pécule à son cadet lorsqu’il aura 25 ans. Mais ceux-ci sont encore jeunes, les filles n’ont qu’une dizaine d’années, le cadet va avoir 16 ans, et en attendant ce terme, il devra les héberger et les entretenir.

  Il est convenu qu’il peut leur construire une chambre honnêtement habitable dans le petit jardin en bas de Méolans, en leur laissant l’usage du chemin. Il faudra qu’ils aient un lit garni d’une paillasse, un pot à feu tenant environ 8 cuillers, un chauderon, une marmite et tous les autres meubles absolument nécessaires pour leur petit ménage… Le cadet s’appelle Jean Jacques, il faudra lui permettre de faire un apprentissage du métier de son choix. S’il veut apprendre le métier de maçon, Jean Baptiste devra le lui enseigner gratuitement. Si frère et sœurs veulent se séparer de leur ainé, les parents prévoient aussi pour eux « soit la jouissance d’une septérée de terre à prendre en haut de la pièce que les donateurs possèdent à la Maure », soit « le paiement de l’intérêt de leur légat », c’est-à-dire une rente proportionnelle. Mais dans ce deuxième cas Jean Baptiste « sera néanmoins obligé de leur laisser la jouissance de 3 cannes de terre (environ 12 m2) au pied de la pièce de terre pour y planter des choux avec la faculté de pouvoir arroser ». Tout est donc organisé et chiffré par ces parents prévoyants. Jean Baptiste reçoit maison, terre, entreprise de maçonnerie, et la dot de son épouse qui atteint 799 livres. Ses sœurs ont droit à 250 livres chacune, et Jean Jacques à 100 livres. Une telle disparité entre les enfants n’est pas du tout exceptionnelle à cette époque, elle procède de la coutume, on ne divise pas le patrimoine.

Envie d’ailleurs ou mésentente ?

Jean Jacques n’est pas resté chez son frère, il n’a pas profité du petit champ de choux qui lui était réservé. Une dizaine d’années plus tard, en 1785, sa mère devenue veuve fait son testament ; elle lui lègue 5 sols, une somme symbolique, juste de quoi s’offrir 2 ou 3 pains, ses autres enfants héritent de ses économies. Le notaire précise : il a quitté le pays depuis une dizaine d’années, on est sans nouvelles… Mais Jean Jacques est quand même repassé à Méolans, peut-être pour ses 100 livres des 25 ans ? En 1787 il signe au mariage de sa jeune sœur…. Sa mère a dû avoir la joie de le revoir.

Ensuite il repart encore. Sa mère décède en 1790. Est-ce que la famille a eu des nouvelles de Jean Jacques ? On ne sait pas, mais de nos jours il est possible de retrouver sa trace grâce aux nombreuses associations de généalogistes qui diffusent le contenu de vieux registres sur internet.

Jean Jacques Derbes était devenu chaudronnier, il travaillait dans la région de Grenoble au moment de la révolution.

Était-il un mauvais garçon ? Le 26 janvier 1791 il est condamné par le Tribunal du District de Grenoble pour vol d’un cheval.

Ce délit était grave, les « coupeurs de licou » comme on les appelait dans le sud-ouest, étaient marqués au fer rouge sur l’épaule et envoyé aux galères, puis, quand les galères ont été supprimées, envoyés au bagne.

 

Jean Jacques est condamné à 3 ans de bagne. Commence alors un long périple à pied pour rejoindre Paris, puis Rochefort où il entre au bagne le 24 décembre 1791, triste Noël. Les condamnés traversaient la France à pied pour être enchainés à la prison Bicêtre à Paris, puis envoyés dans les bagnes : Brest, Rochefort ou Toulon, en un triste cortège. La « chaîne » traversait les villes, et souvent la population se massait sur son passage pour assister au pitoyable défilé. Il ne sortira du bagne que le 26 janvier 1794, à 34 ans.

Les registres du bagne de Rochefort nous donnent son signalement : «  5 pieds 6 lignes (1m68), visage ovale marqué de petite vérole, yeux roux petits, cheveux sourcils et barbe châtains, nez très gros, un seing (marque) sur la joue gauche ».

Un ex-bagnard avait bien peu de chance de réinsertion, et de plus en 1794 il y avait quelques problèmes… Les ex-bagnards étaient le plus souvent assignés à résidence loin de leur milieu ou famille, les plus vieux devenaient mendiants. On connaitra peut-être un jour la destinée de ce fils Derbes ?

 

Sources : Archives Départementales des AHP : registres notaires 2E12228 folio 14 , 2E12191 folio 106, et Bibliothèque Généalogique et d’Histoire Sociale de France (BIBGEN). Illustrations : carte postale Archives Départementales 05, et dessin Musée du Bagne à Toulon. 

Marie-Christine 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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