De l’eau pour le hameau du Duc

Le dimanche 22 Juillet 1657 une vingtaine d’hommes s’assemblent devant l’église du Laverq. Ce sont les ménagers du hameau du Duc qui sont réunis autour du notaire et du curé. Ils vont procéder à l’élaboration d’un règlement pour l’irrigation. Ils ont terminé un canal d’amenée d’eau, avec la permission des consuls de Méolans, et même de Revel car l’eau traverse des terrains communs aux deux collectivités.
Quand l’eau arrivera « à suffisance » au forestage du Duc ils pourront arroser chacun à leur tour. Un canal se disait alors un « béal », ils procèdent à une « division de béalage ».

Nous comptons 18 agriculteurs qui pourront arroser, ce qui nous donne l’importance de ce hameau : un vrai village. Sont nommés 5 REYNAUD, 9 TRON, 2 CLARIOND, 1 LAUTIER et 1 HERMELIN . Il y a donc au moins 18 familles qui vivent au Duc ou à proximité immédiate aux Reynauds, Sartres ou aux Martels. On distinguait Duc Haut et Duc Bas.
Comme il y a 2 frères en indivis pour une seule « part » on répartit 17 tours d’arrosage : un jour chacun, sauf dimanches et jours de fêtes religieuses, et jours de pénurie d’eau de 2 jours au moins, dûment constatée par « attestation de 2 de ceux qui ont intérêt ».

L’entretien de ce canal incombera à tous. Si on ne peut pas réparer soi même, il faudra rémunérer quelqu’un pour faire les travaux. Ces travaux devront être estimés par « un expert non suspect » nommé par les parties… Le notaire consigne tout le règlement. Il ne va pas le recopier 17 fois, mais précise qu’un exemplaire sera envoyé à Pierre TRON fils de feu Antoine, choisi par tous les autres, et qui sera obligé de le laisser voir à qui le voudra…

Hameau du Duc et cultures vers 1937

Situées à l’adret et bien exposées, les terres de ces agriculteurs ont besoin d’être arrosées pour la culture des céréales indispensables à cette nombreuse population, ou même pour espérer un meilleur rendement des prés de fauche.

Au fil des générations s’est organisé tout un système de canaux qui amenait l’eau de fort loin, suivant les courbes de niveau ou franchissant des ravins dans des troncs d’arbre creusés, et nécessitant de nombreuses corvées d’entretien.

 

Ici au Duc on aura droit à un « tour d’eau » d’une journée, mais pour d’autres canaux le tour pouvait être fixé impérativement à quelques heures très précises, un jour particulier de la semaine. Les tours ne sont jamais distribués au hasard : le roulement est savamment étudié en fonction de la situation géographique des terres et du temps que met l’eau à arriver à la parcelle. Il a fallu aussi aménager tout un système de retenues d’eau le long de son parcours pour faire des réserves, l’intervalle entre deux tours attribués à un même agriculteur est ici considérable (2 semaines) et cela peut être fatal à ses semences.

 

Il est important de préciser aussi que la propriété du tour d’eau est attachée à la parcelle de terre et se transmet avec elle. La vente du droit d’eau est toutefois possible lorsque la configuration des terrains le permet.

Les « divisions de béalage » s’imposent à tous par delà les années et les générations, certains règlements en Haute Ubaye ont perduré 2 ou 3 siècles.

 

 

Mais les problèmes d’eau ont toujours été un grand sujet de discorde entre particuliers ou hameaux.
Dès 1688 les habitants du Chastel et du Pied des Prads (21 familles), qui sont eux aussi en aval de ces prises d’eau, revendiquent et obtiennent des droits, limitant drastiquement ceux du Duc, interdisant même de leur « vendre ou prêter de l’eau »… Dans le nouveau règlement on constate que la saison d’arrosage commence dès le premier lundi du mois de mai, et que les tours d’eau ne sont plus d’une journée mais de quelques heures très précises pour chaque propriétaire, et pour Le Duc seulement au mois de juin.

                                           une vue depuis le sommet de l’Estrop – photo L. Maestraggi

Quelques décennies plus tard un particulier conteste les droits de son voisin et coupe l’eau le jour du tour. Des ouvertures du canal sont fermées, d’autres sont ouvertes. Ce conflit donne lieu à un long et coûteux procès entre 1737 et 1743. Jacques RAYNAUD doit revendiquer son droit « au quatrième tour » contesté par Joseph BLANC qui emploie domestiques et ouvriers pour « rompre le canal de force », les incidents ont commencé le 8 juin 1737. Il doit fournir tous ses actes de propriété au Duc Haut depuis le partage de son grand père en 1659, une vente de son père à son oncle en 1681… au moins 7 transactions jusqu’à 1734. Puis il doit trouver des témoins de la coupure d’eau, c’est délicat. A noter, une femme est acceptée comme témoin : Catherine BARTHELEMY. Le juge suit les transactions sur chaque parcelle, examine chaque achat de Joseph BLANC et le cadastre. Jacques REYNAUD obtient satisfaction en appel le 26 avril 1743. Espérons qu’il a pu profiter de son bon droit pendant deux saisons, et obtenir une bonne récolte : il décède le 11 décembre 1744, à 50 ans…mais son droit est rétabli et sera transmis.

 

L’irrigation des hautes terres perdurera jusqu’au 20ème siècle, sous diverses formes d’organisation collective. Hélas tous ces efforts d’aménagement de la montagne n’ont pas apporté la prospérité et évité le dépeuplement. La plupart des canaux, très nombreux dans le vallon du Laverq, ne sont plus toujours bien visibles dans le paysage d’aujourd’hui. On les devine encore par endroit, le long d’une courbe de niveau, surtout en hiver.

Le GR56 ou « tour de l’Ubaye » emprunte sur quelques centaines de mètres une partie du tracé de cet ancien canal du Duc.

 

Sur cet agréable tronçon commun, un magnifique panorama se dévoile et permet d’admirer les sommets qui délimitent le Laverq avec le val d’Allos, les vallées de Prads et de Seyne Les Alpes.

 

                                       Panorama d’hiver depuis le GR56  – photo Lucien Tron

Sources AD04 2E 12159 folio 216v2E12169 folio 310v et 321v, B388 folio189

Marie Christine

 

Partager l'article sur Facebook