De beaux mélèzes à Gaudeissard

Quand les géographes du 19ème siècle découvrent les pentes dénudées des Alpes du Sud, ils accusent avec plus ou moins de véhémence les habitants des lieux. Pour les plus sévères, ces paysans stupides et cupides ont déboisé et semé le chaos, et d’ailleurs n’étaient-ils pas responsables des grands débordements du Rhône ? Pour les plus indulgents, nos ancêtres ont été poussés par une impérieuse nécessité, mais l’ignorance du bien public les a menés encore plus vite à la ruine…  Les anciennes mesures de protection des arbres par réglementation des « bois de défens » étaient connues de ces géographes plus ou moins historiens et des ingénieurs nationaux, mais on savait qu’elles n’avaient pas été assez efficaces. On jugeait aussi qu’elles étaient prises uniquement dans le but de protéger la production de bois pour l’avantage d’une catégorie sociale spécifique : on leur niait toute préoccupation environnementale, on méprisait les savoirs locaux en matière de prévention. Et pourtant les montagnards luttent depuis toujours contre l’érosion et les risques naturels, avec leurs faibles moyens. Un bel exemple nous est donné par une délibération de la Communauté de Méolans en date du 14 mai 1731.

 

Ce jour là le Conseil de la Communauté est assemblé sur la place publique pour débattre entre autre d’un fait assez grave pour avoir conduit leurs consuls à en référer de suite au Tribunal de Barcelonnette : «quelques particuliers de Revel commandés par un de leurs consuls s’étant émancipés d’aller couper une grande quantité de mélèzes au bosquet de Godeissard qui est défendu pour la conservation des maisons et des terres qui sont au dessous, ainsi que se voit dans le cadastre terrier de cette communauté… ».

 

C’est vrai, même de nos jours nous pouvons le lire sur le cadastre de 1702, notamment pour la maison de Jean Pierre LEBRE fu Raphaël à Godeissard. Il y a même sur ce cadastre une autre « pinée » qui a été mise en défens pour protéger La Maure Basse, un « bois sauvage pour la conservation des terres »…

 

 

Début mai 1731 il a donc été coupé 16 grosses pièces de mélèze. (S’ils étaient préservés depuis 1702, donc presque 30 ans, ils devaient être assez gros).  Ces arbres couchés qui ne sont pas encore débités seraient encore en état d’arrêter les pierres et les «descentes de neige », on a demandé au juge d’ordonner qu’ils restent en place. Le Juge a rendu aussitôt une ordonnance en ce sens. Si la communauté de Revel fait appel, on délibérera à nouveau pour savoir si une action contre elle doit être poursuivie. Déjà on doit 33 sols de frais de procédure et la vacation à Barcelonnette pour l’audience.

 Il y avait donc de beaux arbres sur les pentes à l’ubac, et notamment au dessus de Godeissard, on savait qu’ils étaient utiles pour lutter contre l’érosion et les avalanches, et on essayait de les préserver. Les règlements et le cadastre dataient du temps de la Savoie (avant 1713, date de rattachement à la France). Il semblerait que les états de Savoie et du Dauphiné aient eu une meilleure gestion de leur patrimoine forestier que le Royaume de France (1).  

 

Fin 17ème et début 18ème  le bois était devenu plus rare et précieux du fait des circonstances : villages brûlés à reconstruire, innombrables fours à chaux à alimenter en permanence, dont ceux des Français qui construisaient les redoutes et fortifications préconisées par Vauban, besoin d’argent des propriétaires de bois ou même des collectivités…et surtout misère des montagnards…

 

 

Notons que la communauté de Revel a enfreint le règlement d’un « commun », mais n’a pas organisé un commando de voleurs de bois. Méolans et Revel ont en effet des propriétés communes pour les bois et pâtures. Ainsi dans cette même délibération on apprend que le bois pour la construction d’un pont neuf sur l’Ubaye, œuvre conjointe de Revel et Méolans, a été coupé par les « députés » (habitants mandatés pour l’exécution d’une tâche), cette fois en toute légalité, à « La Fère et Clot Terras » (un peu plus loin vers Les Thuiles). Mais en le «trainant » on a endommagé des parcelles de terre appartenant à des particuliers, il faudra indemniser les propriétaires lésés. Cette indemnisation est bien sûr accordée.

Ainsi les communautés étaient déjà très attentives aux risques naturels consécutifs à l’exploitation des bois. Leur sagesse ancestrale n’était pas dépourvue de « conscience écologique ».

Marie Christine

 

Aquarelle : Nathalie Duval
Photos : Roland – Avril 2012
Maison Lebre – 1982 : Joseph Lebre

 

(1) Les pouvoirs publics face aux risques naturels dans l’histoire.MSH alpes / colloque de Grenoble 2001

Bibliographie :

Les campagnes de l’ancienne Haute-Provence vues par les géographes du passé. A de Réparaz/ Alpes de Lumière 2000

Restaurer la montagne. Museon Arlaten, Arles 2004

Le bois dans tous ses états. Revue L’Alpe/ Glénat Musée Dauphinois.2013