Carnet de voyage, morceaux choisis

En aout 1763 j’ai franchi les Alpes avec l’un de mes amis, en passant par le col d’Allos et l’Ubaye.

Je vous ai promis, mes chers amis, une relation de mon voyage et vous me sommez de ma parole… Vous exigez que j’embellisse par les charmes de la poésie la prose terrible dont les voyageurs nous épouvantent toujours ; vers et prose, c’est beaucoup, et c’est risquer de boiter tour à tour des deux pieds… Hélas oui je rimerai…

… Nous n’incommodâmes pas notre hôte d’Annot, et le lendemain nous étions avant le jour à cheval pour aller dîner à Colmars, autre bicoque, et de là coucher à Allos où Monsieur Pascalis, commissaire des guerres de ce département, étoit arrivé la veille ; il nous fit, suivant sa coutume, les honneurs du pays. Nous vîmes en passant une fontaine intermittente fort curieuse dont le merveilleux avoit cessé lors du tremblement de terre de Lisbonne, et qui n’a repris son intermittence que depuis la petite secousse ressentie il y a deux mois, dans plusieurs endroits de la Provence.

Nous nous reposâmes à Allos tout le lendemain, nous fîmes notre cour aux dames de la ville ; on nous régala d’une vielle qui avait vraisemblablement fait remuer bien des cotillons dans toute l’Europe dansante l’hiver dernier. C’est le pays de ces sortes d’instruments. Cette maudite vielle nous fit danser, nous, gens peu propres à ce métier. L’un de nous, asthmatique, compta pour sa part quarante-deux tours dans un seul menuet ; jugez de l’autre. Nous nous vengeâmes en comparant les cruelles qui nous faisoient ces mauvais tours à quelques écoliers de De Vise ou de Marcel (1), ces maîtres des grâces, de la légèreté et de la précision.  

Nous nous esquivâmes pour aller gravir les montagnes, la pioche à la main, et pour surprendre la nature sur le fait, qui en dame prudente et sage se tient toujours cachée sous deux doigts de verrous. Elle ne nous laissa rien voir que ce qu’elle voulut bien ; son antichambre où nous trouvâmes quelques cristaux, des pyrites et quelques fossiles fut le seul lieu où nous pûmes pénétrer. Nous fîmes ample provision de ces richesses et nos laquais s’aperçurent de nos découvertes ; s’ils en jugèrent par la pesanteur, ils durent en avoir une grande idée.

Le lendemain malgré la fatigue du bal nous partîmes de grand matin par Barcelonnette. Quoique nous fussions accoutumés aux mauvais chemins, ceux que nous trouvâmes, ce jour-là, nous causèrent de l’effroi. Ce ne sont que partout des précipices effrayants ; dans les endroits où il a été pratiquement impossible de pratiquer une route, des ais enfoncés dans les crevasses, des rochers couverts de quelques mauvaises planches pourries offrent un chemin tremblant ; des bâtons mis en balustre ne donnent pas envie de se confier à leur frêle secours. Pour nous consoler, on nous montroit bien des endroits fameux par des chutes mortelles. Ces chemins sont encore plus dangereux pendant l’hiver ; quand les neiges qui tombent en abondance et les couvrent à une hauteur prodigieuse viennent à couler, il se forme des lavanges qui entraînent tout ce qui se rencontre dans leur chemin, hommes, animaux, arbres, maisons, villages même ; l’été il n’y a que le danger du précipice.

 

 

Sur les bords d’un roc vif,
Où le chamois craintif
Marche d’un pas tardif,
Est un chemin chétif.
Le passager pensif,
Triste, spéculatif,
Pousse un accent plaintif
Et d’un ton expressif dit un juron en if…

 

 

 

C’est une petite anecdote du pays que l’on nous raconta à Mourjuan en passant le long du revers de cette gorge affreuse qui conduit à Barcelonnette. Nous admirâmes la téméraire hardiesse du vicaire de ce hameau (2), et la profondeur immense du précipice qu’il falloit traverser avant que d’arriver à la chaumine de la toute jouissante meunière qui l’attendoit de l’autre côté avec un signal dont ils étoient convenus en l’absence du mari. Le voyage se faisoit toujours de nuit.

Amour, quel obstacle n’aplanis-tu pas ? Cette petite histoire scandaleuse nous empêcha pendant quelque temps de faire attention à l’horreur du chemin qui ne fut interrompue que par le sommet d’une montagne qui offre une plaine couverte d’herbes, où l’on voit dans la belle saison un tapis de fleurs de toute espèce. Les troupeaux de toute la basse Provence couvrent l’été ces prairies singulières, où les botanistes viennent herboriser. L’odeur suave des plantes, la pureté de l’air que l’on respire dans cette élévation prodigieuse, cette mer de montagne qui s’offre à la vue, tout cela semble élever l’âme au-dessus de son assiette naturelle, comme le corps l’est au-dessus de tous les objets qui l’environnent.

Ces réflexions furent interrompues de temps en temps par un camarade de voyage dont nous avions fait acquisition depuis Antibes. Ce pèlerin étoit d’humeur fort gaie. Nous lui dûmes en partie la gaîté qui nous aurait abandonnés dans ces endroits affreux.

Nous arrivâmes enfin pour dîner à Barcelonnette après six heures de marche dans les rochers, et une heure dans la plaine, ce qui ne nous étoit pas arrivé depuis notre départ.

La vallée de Barcelonnette est le pays dont se disent originaires les montreurs de lanterne magique, les vielleurs et vielleuses, et les porteuses de marmottes dont les boulevards sont assaillis ; nous restâmes cinq ou six jours dans ce pays où nous arrêtèrent quelques affaires. Nous avions des moments de désœuvrement que nous cherchions d’employer de notre mieux :

Tous deux gens d’une humeur falote,
Nous avions déjà la marotte
De voir sur ces lieux la marmotte
Par laquelle la gent badaute
Aux remparts de Paris gigotte.
Chacun d’une voix non dévote
Pour cet effet tout bas chuchote
A l’oreille d’une Gavotte
Brune, jeune, gente, et bien sotte ;
Mais elle nous dit, la bigote :
_Messieurs aux têtes de linotte,
Prenez tous deux une calotte,
Et laissez en paix ma marmotte.

Nous la quittâmes donc non sans regret de n’avoir pas satisfait notre curiosité, car il n’y a rien de tel de voir ces sortes de choses sur les lieux. Nous fûmes régalés pendant le petit séjour que nous y fîmes ; nous y reçûmes mille politesses, particulièrement de M. de Rignac, commandant de cette vallée, qui, aidé d’une aimable famille, sçait la rendre supportable aux personnes que des affaires peuvent y conduire, car la curiosité a peu de part à des voyages dans un endroit aussi confiné. Nous mangeâmes chez lui des bartavelles et de très bons faisans qui valent certainement mieux que ceux du parc de Versailles…

Nous partîmes le vingt-sept, grand matin, pour aller diner à Larche, dernier village de France… En avançant quelque peu, on parvient au point le plus haut des Alpes. On y voit un lac appelé la Madeleine…

Nous commençons ici notre second volume, car nous nous apercevons que notre relation devient longue. Il faut reposer en même temps vos poumons et vos oreilles…

 

Extrait de « Voyage d’Italie » œuvre de l’illustre inconnu : Charles Michel Campion, poète (1734-1784)
(1) Maîtres de danse à la cour de Versailles
(2) Ecclésiastique qui seconde le curé titulaire de la paroisse, ici les Agneliers, sur Uvernet.   
illustrations : croquis les Agneliers Nathalie Duval, photos ravin de Paluel/ le Bachelard et  Morjuan (Uvernet), collections privées.
« La Jeune fille à la marmotte » de Fragonard, « Le départ des petits savoyards » détail gravure BM Chambéry.

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