Au temps des petits moulins

Le 9 juillet 1747 Jean Joseph LEBRE de Gaudeissard, sans doute un peu pressé par ses créanciers, vendait un bien nommé le « moulin des Peluch » à Pierre CLARIOND.

En dehors du fait que le surnom distinctif Peluch apparaisse pour la première fois officiellement dans notre famille, cet acte confirme l’existence d’un moulin sur les berges du Riou Bournin.

Pour Gaudeissard et ses environs, pas d’autre choix que celui d’utiliser les eaux de cet affluent de l’Ubaye, mais le bougre porte bien son nom de ruisseau qui gambade follement. Le verbe « bournier » s’applique essentiellement aux poulains et chevaux qui sautent en tous sens d’une manière désordonnée. En plus de son cours fantasque les berges de notre torrent sont pratiquement inaccessibles sur tout son parcours tant il est encaissé.

Carte du début du 18ème siècle, orientée sud /nord. On distingue les ponts sur l’Ubaye , les chemins et les moulins représentés par des petites roues : 3 moulins sur le Riou Bournin.

 

En 1747 le moulin n’était apparemment déjà plus en état puisque dans l’acte de vente il est écrit :  le moulin qui se trouve au-dessous de la dite terre (Champ Larguet) auquel moulin il y a 2 pierres (les meules), la ternoire ( ?) n’y ayant point de ferrements  (sans doute la partie métallique nécessaire à l’entrainement de la meule) et deux poulies.

 

 

 

Dans les années 1940, soit près de 300 ans plus tard, l’état du bâtiment ne s’était, bien sûr, pas amélioré mais les deux meules étaient toujours là. Les malheurs de la seconde guerre mondiale allaient bizarrement leur offrir une deuxième vie.

 

 

 

 

Même si dans un premier temps la région a été éloignée des zones de guerre, elle n’en a pas moins été soumise aux réquisitions, aux restrictions et rationnements, en particulier pour le pain dont la qualité était lamentable. Il a donc fallu en revenir aux bonnes vieilles méthodes et tenter de survivre en autarcie. Toutes les cultures ont été relancées et en particulier celle des céréales.

Il existait bien encore quelques moulins mais y amener les grains exposait à faire de mauvaises rencontres. Donc Joseph Clariond (1922-2003), homme adroit et intelligent, eut l’idée d’aller les récupérer, les retailla, en diminua probablement le diamètre et remonta un petit moulin sans doute aussi rudimentaire que le premier mais qui, vaille que vaille, réussit lui aussi à moudre un peu de grains. Ce moulin était entrainé, lui, par un petit moteur électrique. Il faut dire que même au plus fort de la guerre, l’énergie électrique a pratiquement toujours été distribuée normalement.

Malheureusement la maison Clariond a entièrement brulé au cours de l’hiver 1956 et les meules ont sans doute définitivement disparu dans l’incendie. Espérons ne plus avoir à refaire ce grand bond en arrière.

 

Ce moulin des Peluch avait disparu au profit d’un autre plus performant installé à Méolans sur le même ruisseau que les scieries, le moulin de Casimir.

Celui-ci beaucoup plus perfectionné, comportait un bassin permettant de débarrasser les grains de leurs dernières impuretés, cailloux ou poussières avant d’être moulus, et un système mécanique de blutage qui permettait, au moyen de divers tamis, de séparer la farine, la recoupe et le son. Il a dû fonctionner jusque vers les années 1920. Dans les années 1950 la bélière existait encore, le bâtiment était debout, et tout le matériel se trouvait encore à l’intérieur. Le tout a été écrasé dans le talus de la nouvelle route qui passe au-dessus.

Il parait que son propriétaire, Casimir HONORE dit Fustier (né en 1867), de Gouitroux, se vantait de moudre une quantité énorme de blé « d’un soleil à l’autre ». Il omettait simplement de préciser qu’en hiver le soleil déserte Méolans pendant près de 2 mois.

Après Casimir, un de ses neveux, Auguste Honoré dit Guston, homme avisé, décida de transporter cette industrie sur les bords du Riou Clar à environ 2 km après l’embranchement  de la route de Méolans sur la route départementale, direction de Barcelonnette. Malheureusement le moulin et la maison d’habitation ont brulé dans les années 2000.

C’est à ce moulin que les gens du pays amenaient leurs grains avec mille précautions, pendant la seconde guerre mondiale. A l’époque, une grande partie de notre production agricole était réquisitionnée et envoyée en Allemagne. Il importait donc que toutes les denrées soient déclarées pour que des quotas de prélèvements puissent être établis.

Bien sûr tout le monde trichait et déclarait peu ou rien au risque de se faire surprendre à transporter des produits en fraude, ce qui pouvait coûter très très cher. Difficile d’emprunter la route alors nationale avec un tombereau et un mulet. Il fallait donc ruser ; mon père descendait avec son attelage jusqu’à proximité de la route, camouflait le tout, prenait son vélo, chargeait un sac de blé et pédalait dare dare. Bien sûr il faisait autant de voyages qu’il y avait de sacs. Tout cela pendant la nuit où le risque de se faire surprendre était moins grand ; éventuellement il pouvait sauter de vélo et se cacher dans une bordure. Evidement même scenario pour rapatrier la farine. Il fallait un certain courage au meunier qui, lui aussi, était dans l’illégalité.    

Le temps des petits moulins est maintenant révolu, pourtant ils ont été bien utiles. 

Albert Lebre

 

photos collection Lucien Tron: retour du moulin de Pont de Baud, meule dans le Laverq, moulin de l’Aubrée à Revel .
carte ancienne de l’Ubaye (détail) : collection René Jean, cliché Jean Marc Delaye, AD04
Lien vers l’acte de 1747 et la famille LEBRE :
https://www.laverq.net/genealogie/actes/achept-pour-jean-pierre-lebre-fils-de-jacques-et-pierre-clariond-f-jean-de-godeissard/11782/

 

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