A la recherche des Jauberts

L’histoire du hameau des Jauberts s’est arrêtée à la fin du XIXe siècle, plus personne n’y habite.

Il faut le chercher à Uvernet-Fours, mais au cours des siècles il a été rattaché à d’autres communautés ou paroisses, ses habitants ont du apprendre à passer les rivières en toute saison. Dans les vieux papiers on pourrait croire que ces familles JAUBERT déménageaient tout le temps d’une commune à  l’autre, et pourtant elles restaient attachées à leur bout de terre. Un notaire du Laverq, dans un contrat de mariage passé au Duc avec la famille TRON, résume la situation : « … Anne Marie JAUBERT fille de feu Antoine, des Jauberts des Thuiles, paroisse de Saint Pons, terroir de Barcelonnette… »(1).

Difficile de se rendre sur place pour visiter le lieu. Une amie guide de pays m’avait prévenue, mais nous y conduit avec plaisir. Nous partons du Pied de La Maure, vers Les Chapeliers, puis nous montons à travers bois au dessus de la rive gauche de l’Ubaye. Le chemin se perd dans la forêt. Torrents, éboulements et chutes d’arbres ont effacé le sentier muletier et bientôt tout chemin. Les habitants d’autrefois, ces jardiniers de la montagne, ne sont plus là et le paysage se ferme. Les terrasses de cultures s’écroulent, envahies de genévriers, d’églantiers et de pins. La forêt inexploitée et non entretenue est devenue inhospitalière, et certainement vulnérable avec le changement climatique.

Finalement notre seul repère est une ligne à haute tension au dessus de nos têtes, soutenue par d’immenses pylônes plantés au milieu d’un coupe-feu rectiligne. Le progrès est passé au dessus du hameau, il n’y est pas descendu, sauf peut être avec quelques bûcherons modernes déposés par hélicoptère pour planter un pylône.

Nous voyons d’abord une cabane en piteux état, puis un seul pan de mur envahi de végétation. Nous distinguons ensuite la trace d’autres maisons par les pierres sur le sol.  C’est bien là le hameau des Jauberts : 6 maisons sur un beau plateau à flanc de montagne, pas trop mal exposé, un « faux ubac » comme l’appelle notre amie. Mais il n’y a plus de champs, et beaucoup de broussailles.  Une source se perd au milieu des ruines, quelques morceaux de bois ressemblent à un abreuvoir ou une fontaine. Aucune poutre, aucun bardeau, plus aucun objet abandonné.

Nous remarquons enfin les vestiges du clocher de la chapelle. Sa tour éventrée et prête à tomber ne peut plus rivaliser de hauteur avec les arbres, elle s’efface dans les branches. Il n’y a plus de cloche. A sa base la pierre est gravée : 1839. On bâtissait encore à cette date ? Il y avait du monde à l’époque, c’était « l’optimum démographique ».  L’intérieur du clocher avait été crépi de blanc à la base, sans doute une petite sacristie. Visiblement cette chapelle n’était pas un monument d’architecture en belles pierres de taille mais une modeste construction.

Indispensable à la vie sociale, son clocher a rythmé les dernières heures du hameau. Si les maisons et la cloche ont été soigneusement démontées, la tour est restée dressée au départ des derniers habitants. Autre moment d’émotion lorsque nous remarquons une petite plaque discrète et bientôt effacée, écrite en mémoire d’un homme qui aimait venir méditer en ce lieu.

 

Après cette expédition de terrain, quelques recherches nous ont permis de savoir qui étaient les derniers habitants.

En 1846 Uvernet comptait au total 768 habitants, dont 69 sur le secteur des Jauberts, hameau et fermes éparses.

En 1866 il n’y a plus que 613 habitants au total, 46 sur le secteur des Jauberts, dont 30 dans les 6 maisons du hameau.

En 1891 la population d’Uvernet est tombée à 435 habitants. Il ne reste que 2 familles aux Jauberts, soit 10 personnes dont Auguste JAUBERT et Pélagie BERLIE avec leurs 2 enfants Désiré et Anaïs. Ce sont les derniers JAUBERT et bientôt les derniers habitants. Recensements et état civil confirment qu’Auguste est bien le descendant de la famille « Antoine JAUBERT  des Jauberts », plusieurs fois rencontrée dans les actes de Méolans.

Auguste JAUBERT est né en 1836. En fait il se prénomme Joseph Auguste et on l’appelle aussi Augustin du temps de sa jeunesse. Qualifié « instituteur » à l’époque du fort peuplement, il redevient ensuite « cultivateur ». Quand il se marie le 20 Avril 1864 avec sa voisine Pélagie BERLIE, le mariage civil est célébré aux Jauberts dans la maison de sa belle-mère, dont les portes sont restées ouvertes au public. Le maire s’est déplacé au hameau pour célébrer le mariage civil, « …nous étant rendus à leur invitation à cause que la mère de l’époux soit malade ». Témoin de ce mariage de 1864 un oncle  » garde du reboisement  » et cela nous rappelle l’importance de l’administration des forêts et les changements qu’elle va opérer fin 19ème. Un frère d’Augustin est aussi présent à la cérémonie : Joseph Calixte JAUBERT, il va se marier  le 29 juin 1870 à Revel avec Marie Benoîte Secondine BERNARD, et rester quelques années aux Jauberts où naissent leurs enfants Louis Fortuné et Louise Léontine.

 

La pierre gravée 1839 sur le clocher est donc contemporaine des parents d’Auguste et Calixte : Joseph Louis JAUBERT et Marie Madeleine FALQUE, mariés à Saint Paul sur Ubaye en 1831, et même du grand père Jean Joseph, veuf de Rosalie MILLOU. Ce Jean Joseph JAUBERT avait une bonne constitution physique, il figurait encore  sur le recensement de 1851 à plus de 70 ans.

 

 

Le cadastre dit napoléonien date de 1832, il nous donne le plan des maisons d’habitation dans le hameau. De la maison de Jean Joseph il ne reste que le pan de mur encore un peu debout. Jean Joseph l’avait reçue en héritage par le testament de son père Pierre Antoine, passé devant le notaire de Méolans en 1803. Sur ce cadastre on peut aussi trouver des chenevières, parcelles où était cultivé le chanvre, complément de culture très répandu et dont la transformation alimentait le commerce des habitants pour la plupart colporteurs en hiver.

Dans les archives communales il semblerait que les derniers aménagements collectifs datent du XIXe siècle, en 1854 la municipalité vote un budget pour refaire la fontaine.

L’enquête historique et généalogique dans les archives est aisée, mais les souvenirs des derniers habitants et le récit de leur départ sont à rechercher dans la mémoire familiale. La vie était trop dure, ils ont fui en chargeant tout ce qu’ils avaient sur une petite charrette et sont « descendus » dans des lieux plus cléments, où ils se sont retrouvés avec d’autres qui avaient fait de même. En 1896 toute la famille est recensée de l’autre coté de l’ Ubaye, à Saint Pons, quartier Lara, chez Désiré qui s’est marié. Louise Léontine, la dernière JAUBERT née au hameau des Jauberts en 1878, et sa cousine Anaïs se marient aussi à Saint Pons, tandis que Louis Fortuné part à Aix en Provence. Il n’y aura plus de Jaubert au hameau des Jauberts.

Les Jauberts sur la carte Cassini

(1) registre des notaires 2 E 12228 M3 028

Marie-Christine et Marie-Reine.

 

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