Je suis de ce pays

Le magazine « Chroniques d’en haut » de Laurent Guillaume diffusé sur FR3 le 29 octobre dernier se termine ainsi :

 » Le plus important c’est de vivre, vivre au jour le jour en décidant ce que je fais, avec qui je le fais et comment je le fais « . Lucien Tron

Mais quelle voix venue des plus profonds a murmuré au chevet de notre berceau le même chant, quel regard a baigné nos jours du même azur, pour que ces mots résonnent comme une vieille connaissance dans les regards, les gestes, les pas de ceux dont la Vallée habite le cœur ..

Il y a cet élan qui ne dit pas où il va, cet amour qui ne dit pas d’où il vient, ils sont muets de l’origine et de la destination, non par mystérieux calcul, mais en audace d’un pas qui ne peut être que commencement.

Il faut pour cela avoir au moins une fois donné sa joie au jour, l’écouter lentement s’étendre comme une vague souple sous laquelle la montagne s’ouvre, pour sentir ce que vivre veut dire du haut de ces sommets. Ce n’est pas tant une existence qu’une proximité d’âme, pas tant une façon d’avancer qu’un état d’Être tout entier recueilli dans l’élan et soucieux, infiniment soucieux de la vie pauvre, la vie simple en sa vibrante présence.

Il est une manière d’habiter le monde où l’ordinaire se fait grand. L’éclat part d’un minuscule brin d’herbe, d’une feuille emportée par le vent, d’un merle au détour d’un buisson, infimes traces où la vie passe sans bruit et monte lentement dans les arcanes du cœur pour irradier de mille feux.

Il est une manière de s’éveiller, d’ouvrir son cœur en même temps que l’on ouvre ses volets, que l’on allume le feu pour faire chauffer le café, qu’on regarde le ciel pour peser l’humeur du jour, une manière de se sentir à la bonne place sans rien avoir à ajouter d’autre pour que tout aille bien.

Alors on part, on fait quelques pas dans une direction qui s’invite toute seule sans qu’on la cherche, il suffit de suivre  » ce qui vient » et tout est offert, tout est disponible, tout est gratuit, en la grâce de l’instant où la Vie nous visite, en grand apparat, vêtue de l’ordinaire .

C’est cela peut être la sobriété.. l’art de faire feu du bois de la Vie. 

Le voisin en ces lieux c’est celui dont la lumière brille au loin quand tout est noir autour, comme une lampe perdue au milieu de nulle part; celui dont le matin et le soir apportent l’odeur dont il se chauffe par l’essence du bois lorsqu’on se tourne dans le sens du vent.

C’est celui qu’on ne voit jamais et qui pourtant toujours veille, qui ne fait aucun bruit et pourtant toujours s’active, qui n’attend aucune visite et pourtant toujours accueille.. un humain aussi libre qu’on peut l’être en ces hautes terres.

Alors demain, tout comme hier, est une date inscrite sur un calendrier, un repère certes utile dans le temps mais ne commandant plus à l’horloge intérieure.

Ce qui se déploie comme le vol tournoyant des grands aigles observe le monde à perte de vue à travers la lucarne d’un regard, enveloppe la terre et les airs du feu de la confiance.

Elle dit quelque chose de très simple «  je suis de ce pays « , il est gravé dans ces yeux qui toujours en parlent même lorsqu’ils se ferment par les sillons profonds qui les bordent, dans ces mains qui toujours l’honorent même quand elles sont immobiles par les nœuds qu’elles forment, dans ce pas qui toujours appelle l’horizon comme la sève monte aux arbres et dans l’accent chaud de cette voix où chante l’intimité avec nos racines, le parfum de nos Anciens.

Oui, le plus important c’est de vivre en cette liberté du cœur qui sait où il va, humble si humble en souvenance de tant de pas foulant la même terre, fier, si fier en désir de tous ces pas qui l’aimeront encore  et avec cette infinie patience de la juste place, par la simple application à sentir  » Comme une joie unique .. le bruit et la germination du temps ».. 

Lorsque de toutes parts, comme une pierre d’angle finement ciselée, quelque chose nous appelle par notre nom, vient personnellement  nous dire de lui répondre avec une force égale sans autre souci que la Joie du don en ayant le courage d’être soi .. que pouvons nous répondre sinon  » oui « .

Cet appel, par delà les âges et les frontières qui nous fait lever la tête et joindre les mains en prière intérieure offerte à la beauté, qui nous hèle du plus lointain et du plus proche à la fois, célèbre le Vivant qui nous habite.

Montagne donne moi l’espoir, celui qui jamais ne faiblit,
Demanda l’enfant un jour de grand calme intérieur..
Et l’arbre invita l’automne de la vie à chanter dans son feuillage
La chanson immobile qui vibre au soleil et danse avec le vent
Au pied des cimes.

Lise