Le porteur de nouvelles

Suzanne et Anne AMAVET, ces deux filles du Laverq parties à 20 ans  de l’autre côté de la montagne, sont venues réveiller celui qui livrait les bonnes et les mauvaises nouvelles, précieuses traces de vie sur des bouts de papiers.

Son pas n’est pas pressé, il a le rythme de ce qui dure, il n’est pas lent non plus il a l’ardeur de ce qui sert. J’ai souvenance d’un porteur de nouvelles venant chaque jour à la rencontre du soleil, de la pluie, de la neige ou du vent pour l’amour du prochain en son métier, facteur à vélo ou à pied.

De maison en maison l’heure de son passage ne variait guère. Il franchissait toutes les portes, même celles qui n’avaient pas de courrier pour la politesse du bonjour, sa venue suspendait la vie dans l’air un instant. Il  connaissait si bien les âmes de la vallée qu’il devinait le contenu des lettres rien qu’à la manière d’ouvrir l’enveloppe.

Sa haute silhouette pointait au bout du chemin vers midi, Le moulin de Baptistin était  la halte convenue au milieu de la tournée .

Il y prenait un repas simple, un air de feu et d’amitié.

Le chien guettait cet uniforme et cette voix étrangère qui tapait ses chaussures avec bruit sur le seuil, allez donc savoir quelle mémorable bataille veille en l’âme des chiens et des facteurs.. 

Le rituel était simple : le chant d’un vélo dans le gravier de la cour avec ce petit cri strident des freins qui lentement venaient s’éteindre à la porte, une envie à quatre patte d’en découdre, l’ordre de se taire et le bruit feutré de la lourde sacoche en cuir posée à terre mettant le point final à l’orage pour le transformer en pacifique cohabitation.

Le courrier était rare et lent, il avait le mystère de ce qui vient par la plume et que tout le monde ne sait pas déchiffrer et la saveur de ce qui apporte la lumière d’un autre perdu dans le vaste monde. On lisait  à plusieurs et à haute voix , avec soin, des mots qui souvent avaient été écrits de même, en la laborieuse peine d’une main . Leur chant montait, restait un temps immobile comme en la peur de n’être pas compris, puis se déposait lentement en chacun selon la nuance du cœur. Le parfum s’emportait aux champs, à l’école et à toutes les besognes, partout suivant les pas jusqu’au soir.

Mais ce n’étaient pas là les seules nouvelles, il y en avait de bien plus fraîches, cueillies du matin même au bord du chemin au hasard des besoins des uns ou des autres, de l’état des routes, des faire part de naissance ou de décès et des portes fermées. 

Misère des portes fermées, cri invisible au cœur des hommes, elles avouaient l’absence de ceux qui ne quittent jamais le sol et les bêtes, livraient l’inquiétude d’une joie ou d’une peine en ce courrier qu’il gardera comme un enfant orphelin pendant plusieurs jours, en espoir et en tristesse mêlés, avant d’en faire retour à l’expéditeur, car il est enfant du pays sous l’uniforme, il a la même démarche, le même regard et cette joie qui toujours appelle au service rendu comme un pain quotidien. 

Les jours fastes dépliaient au bout de ses mains tremblantes de petites images de papier dont la société marchande est friande. Pension, salaire ou mandat s’étalaient sur la grande table, se comptaient  gravement, plusieurs fois et les enfants dans leurs jeux suspendaient naturellement leurs rires à la densité de l’instant. Puis venait la signature, ce geste qui scelle le destin en courbes majestueuses ou d’un simple trait , toujours appliqué et respectueux.

Dans les yeux des hommes il y avait la peine de l’ouvrage fait et ce qu’il en restait en papier monnaie, dans les yeux des femmes il  y avait la peine de l’ouvrage à faire avec ce peu qui était aussi beaucoup. Tous, à la fois fiers et pauvres, s’accordaient, ce jour là, en la fête d’une liqueur, ce moyen de garder cœur à l’ouvrage.

Facteur, à l’élan vif dans la jeunesse, à l’allure grave à la fin du métier, combien de regards ont guetté ta venue dans le lointain le cœur battant, combien de fois as tu savouré la joie d’apporter consolation et maudit la peine de la souffrance arrivée malgré toi  dans un foyer par ton pas.

Messager de l’invisible, que d’amour entre les hommes est passé dans tes mains, livrant bataille à la noirceur des jours sans lumière.

Lise

Photo prise sur le site  http://lesalahus.forumactif.org/t78-le-facteur avec leur aimable autorisation